jeudi 30 juillet 2026

Leonora Carrington au musée du Luxembourg en mars 2026



AUX ORIGINES D'UN GRAND TOUR INTÉRIEUR
Les débuts artistiques de Leonora Carrington ont été marqués par sa jeunesse passée dans l'Angleterre du début du xx° siècle et par un séjour initiatique à Florence au début des années 1930. Dès son enfance, nourrie de contes de fées, de littérature fantastique et d'histoires que lui racontait sa mère irlandaise, elle a développé un goût subtil pour le fantastique et l'invention d'autres mondes. Ce goût apparaît déjà dans son cahier d'enfant. Animals of a Different Planit [Animaux d'une autre planite), une œuvre prodigieuse combinant science et pure imagination.
Après avoir été systématiquement renvoyée de plusieurs écoles catholiques, Carrington part pour son Grand Tour en Italie. Malgré une exposition directe aux chefs-d'œuvre de l'histoire de l'art, sa production à l'époque (elle a à peine quinze ans) se réduit à la série Sisters of The Moon [Sœurs de la lune] et à des aquarelles qui font référence à l'imagerie de son enfance plutôt qu'à une quelconque influence toscane: des femmes imaginaires et puissantes, dotées d'un savoir énigmatique, créent une sorte de cosmogonie dominée par le féminin et par des créatures fantastiques qui coexistent avec les êtres humains. Néanmoins, de ces œuvres de sa prime jeunesse émergent déjà des thématiques profondes qui l'accompagneront toute sa vie: la sororité, l'imagination narrative, la composante littéraire, l'invention de mythologies et certains intérêts ésotériques, pour le tarot notamment.

Sœurs de la Lune, Lucienne
1932
Aquarelle, graphite et encre sur papier
Collection particulière

Artes, 110
1944
Huile sur toile
NSU Art Museum Fort Lauderdale; gift of Pearl and Stanley Goodman
L'œuvre Artes, 110, qui réalise une synthèse du propos de l'exposition, donne un double sens à la notion de voyage selon Leonora s'effectue à travers la Carrington: ce voyage géographie comme à travers la conscience. Autoportrait symbolique, ce tableau évoque la renaissance de l'artiste après l'épisode traumatisant de son internement dans un hôpital psychiatrique espagnol et son arrivée à Mexico, ville qui deviendra son lieu de résidence de 1942 jusqu'à sa mort. Ce voyage exprime la reconstruction de son identité : suspendue entre un chapelet d'îles et une rose des vents, la figure de l'artiste pointe, décidée, le doigt vers le fuseau acéré d'un rouet (comme "La Belle au bois dormant"), symbole paradoxal d'un nouvel éveil.

Sœurs de la Lune, Lucienne
1932
Aquarelle, graphite et encre sur papier
Collection particulière

Sœurs de la Lune, Imagination
1933
Aquarelle, graphite et encre sur papier
Leah R. Bennett Private Collection

Blue Hell-Cat & Devil-Bear [Chatte infernale bleue et ours démoniaque]
1933
Aquarelle, graphite et encre sur papier
Collection particulière

The Fiddler [La Violoniste]
1933
Aquarelle, graphite et encre sur papier
Collection particulière

Sisters of the Moon, La Strega [Sœurs de la Lune, La Sorcière]
1932
Aquarelle, graphite et encre sur papier
Collection particulière

Kati Horna 
[Portrait de Leonora Carrington
1947
Gélatine aux sels d'argent
Archivo Fotográfico Kati y José Horna Estate of Kati Horna, Mexico

Double Portrait
(Self-Portrait with Max Ernst) [Double portrait (Autoportrait avec Max Ernst)]
1938
Huile sur toile
Collection particulière
Dans ce tableau, reflet d'une relation créatrice complexe, Leonora Carrington et Max Ernst se font face sur un fond à peine ébauché. Carrington, qui regarde le spectateur dans une attitude de défi, la chevelure semblable à la crinière d'un cheval, symbolise la liberté et le pouvoir féminin. Ernst est enveloppé de plumes, en référence à son alter ego l'oiseau Loplop. L'œuvre inachevée reflète la fin précipitée du séjour des deux artistes à Saint-Martin d'Ardèche au début de la Seconde Guerre mondiale.

Fenêtre à Saint-Martin-d'Ardèche
1938
Peinture sous verre
Collection particulière
" Dans le cadre d'une ancienne fenêtre, il y a une licorne rouge très très très bizarre qui a une barbe, une corne rouge et une bosse sur le nez. Sa crinière en forme de flamme est en feu."
Margaux et Soumaya (CE2)
Cette étrange fenêtre décorait une maison du sud de la France où Leonora a vécu avec le peintre Max Ernst.
Ils ont décoré toute la maison avec leurs œuvres.
Ici, Leonora a peint directement le verre de la fenêtre.

Lee Miller
Leonora Carrington et Max Ernst, Lambe Creek, Cornouailles, Angleterre
1937
Tirage numérique
Lee Miller Archive

Roland Penrose
Quatre femmes endormies
[Lee Miller, Ady Fidelin, Nusch Eluard et Leonora Carrington], Lambe Creek, Cornouailles, Angleterre
1937
Tirage numérique
Lee Miller Archive

LA MARIÉE DU VENT

UN VOYAGE TRANSNATIONAL À TRAVERS LE SURRÉALISME
Dans le prologue qu'il écrit pour l'une des histoires de Carrington, Max Ernst, son compagnon pendant sa période surréaliste, qualifie Leonora de "Mariée du Vent" Marquée par l'exposition surréaliste à Londres et sa rencontre avec Ernst, Carrington commence son parcours artistique en 1936. Contre la volonté du père de Leonora Carrington, le couple trouve refuge à Paris, puis dans le village isolé de Saint-Martin-d'Ardèche. Ils y créent une maison - "œuvre d'art totale", qui intègre la vie quotidienne, la peinture, la sculpture et la littérature. Carrington y exerce son imagination sur les portes et les fenêtres tandis qu'Ernst orne l'extérieur de diverses créatures qui donnent une dimension symbolique à l'ensemble de la maison. L'espace qu'ils créent ensemble devient le berceau d'une créativité artistique et d'une voix littéraire singulières. Parfaitemerit bilingue, Carrington écrit là-bas, en français, ses premières œuvres littéraires, telles que La Dame Ovale ou La Maison de la peur.
Cette période prend fin brutalement avec la Seconde Guerre mondiale: Ernst est arrêté comme << étranger ennemi >> et leurs chemins se séparent. En 1940, bouleversée, Carrington s'enfuit en Espagne, Victime d'un viol collectif à Madrid, elle est internée dans un sanatoriurn à Santander, où elle est soumise à un régime sévère. Cette expérience extrême, vécue entre lucidité et folie, marque profondément son œuvre, qui devient plus sombre et plus hermétique. Quelques années plus tard, Carrington reviendra sur ces événements dans un texte poignant intitulé En Bas. En 1941, elle se réfugie à New York, où elle retrouve la communauté surréaliste en exil et approfondit l'iconographie qu'elle avait développée en Europe, lui donnant une plus grande complexité comme pour surmonter son propre traumatisme. Marquées par l'expérience de l'exil et du déracinement, les œuvres de cette période reflètent les traces de la guerre, de la maladie et de la perte.



Hermann Landshoff
Leonora Carrington dans son appartement de Greenwich Village
Hermann Landshoff
Artistes en exil
Debout: Jimmy Ernst, Peggy Guggenheim, John Ferren, Marcel Duchamp, Piet Mondrian. Rang central : Max Ernst, Amédée Ozenfant, André Breton, Fernand Léger, Berenice Abbott. En bas : Stanley William Hayter, Leonora Carrington, Frederick Kiesler, Kurt Seligmann.
1942
BPK, Berlin, Dist. GrandPalaisRmn / image Archiv Landshoff

Max Ernst
Spanish Physician [Le Médecin espagnol]
1940
Huile sur toile
The Art Institute of Chicago, Gift of Mr. and Mrs. Joseph R. Shapiro 1996.392
Leonora Carrington et Max Ernst ont subi tous deux de longs internements : lui, comme prisonnier de guerre et elle, retenue contre sa volonté dans un hôpital psychiatrique. Même si ces événements les séparèrent, ils provoquèrent chez eux un traumatisme similaire: celui de l'enfermement. Ernst décrit ici les souvenirs de Carrington à l'hôpital psychiatrique de Santander qui, selon lui, <<<< dépassaient Kafka >>>. Le titre fait référence au médecin qui imposa à Carrington des traitements inhumains. Il figure à gauche du tableau, sous les traits d'une créature menaçante et grotesque à côté d'un gigantesque cheval, tous deux pétrifiés. Carrington s'enfuit terrorisée et abandonne derrière elle un mouchoir transformé en oiseau: l'alter ego d'Ernst.

Caballos [Chevaux]
1941
Huile sur toile
GAMC Galleria Nazionale d'Arte Moderna e Contemporanea, Rome

Garden Bedroom [Chambre dans un jardin]
1941
Huile sur toile
Colección UGARIT Panamá
Peint à New York, ce tableau est le pendant cauchemardesque des jours heureux à Saint-Martin-d'Ardèche, passés au tamis de la crise psychique et de l'exil. Avec, au fond, un lit nuptial manifestement vide, un espace intime ouvert aux intempéries, l'œuvre évoque une maison abandonnée à ses fantômes. Le personnage allongé sur le sol semble être Carrington tandis que le cavalier spectral et androgyne qui tente de faire galoper un cheval à bascule serait Ernst. Ce jouet est un des objets symboliques de la vie de Carrington: dans le conte "La Dame ovale", elle raconte l'histoire d'un père qui punit sa fille en jetant au feu son cheval de bois.

La Joie de patinage
1941
Huile sur toile
Colección Pérez Simón

Crookhey Hall
1986
Lithographie en noir et blanc (12/150)
Collection particulière
Cette œuvre évoque Crookhey Hall, la maison néogothique dans laquelle Leonora Carrington a grandi. Témoin des jeux, des récits fantastiques et des conflits familiaux, ce lieu symbolise aussi le père et le frère qu'elle a fuis. Dans cette scène inquiétante, une fillette échappe à des êtres hybrides qui semblent la poursuivre ou l'accompagner, telle l'Alice de Lewis Carroll tombant dans le terrier du lapin qu'elle suivait dans le jardin. La représentation des paysages et des récits de son enfance sera fondamentale dans la première maturité artistique de Carrington.

Ladies Run, There is Man in the Rose Garden [Demoiselles, fuyez, il y a un homme dans la roseraie]
1948
Tempera à l'œuf sur bois
The Ulla and Heiner Pietzsch Collection, Berlin

DÉPAYSEMENT
MÉMOIRE DES ORIGINES, NOSTALGIE DES RIVAGES
En 1942, Leonora Carrington s'installe dans ce qui sera son pays pour le reste de sa vie : le Mexique, où elle retrouve une communauté d'exilés européens. Dans la seconde moitié des années 1940, sa peinture connaît une transformation radicale à la suite de plusieurs événements, notamment la création d'un foyer et, surtout, la maternité. Les images de la demeure de son enfance refont surface, évoquant des visions fantomatiques et des souvenirs sombres. Mais la maternité lui insuffle aussi une intense impulsion créatrice: sa nostalgie de l'Angleterre et son retour aux sources s'expriment sous la forme de scènes familiales, de pastorales et d'images oniriques.
Les œuvres de cette période révèlent clairement l'influence de la peinture italienne - utilisation de la tempera (technique picturale à l'eau dans laquelle les pigments sont liés par un liant soluble, généralement à base d'œuf), peinture sur panneau ou sur carton compressé, intérêt pour le format de la prédelle, la partie inférieure des retables dont le format horizontal permet de créer des scènes narratives- et se distinguent nettement de celles de sa période new-yorkaise. Prenant parfois la forme d'une sacra conversazione, un type de composition typique de la Renaissance dans lequel les personnages sacrés semblent établir un dialogue harmonieux, serein et énigmatique, ces tableaux sont teintés d'une mélancolie adoucie, moins convulsive, plus introspective. En 1948, Carrington présente sa première exposition personnelle à la galerie Pierre Matisse à New York, avec le soutien de son ami et mécène Edward James, qui souligne la complexité et le pouvoir onirique de son œuvre : "Ses peintures ne sont pas littéraires, ce sont plutôt des images distillées dans les cavernes souterraines de la libido, vertigineusement sublimées. Elles appartiennent avant tout à l'inconscient universel. "


The Elements [Les Éléments]
1946
Huile sur panneau
Rudman Trust Collection
Dans ce tableau, connu aussi sous le titre "Les Émigrants", l'artiste dépeint un voyage collectif et la recherche du foyer, dans un format allongé inspiré des prédelles italiennes et dans un style proche de la peinture flamande. L'œuvre rend hommage aux maîtres italiens tels que Il Sassetta. Elle combine la narration horizontale et le symbolisme ésotérique dans une métaphore de l'exil, de la transformation et du refuge dont la figure centrale, surgie d'un territoire littéralement éradiqué, semble porter le feu de la vie à un ermite.

Retrato del Dr. Urbano Barnés [Portrait du docteur Urbano Barnés
1946
Tempera sur panneau
Collection particulière
Ce portrait est l'hommage de Carrington à un autre docteur espagnol : Urbano Barnés, médecin en exil qui l'assista lors de la naissance de ses deux fils à Mexico. Il apparaît ici comme le gardien symbolique de la création dans un décor où corps, nature et mythe dialoguent avec l'utérus qu'il tient entre ses mains. Le personnage de Barnés incarne les forces occultes qui soutiennent la vie, dans un tableau inspiré de la peinture des primitifs italiens, où se mêlent réalisme, symbolisme magique et célébration de la fertilité.

Le Bon Roi Dagobert (Elk Horn)
1948
Huile sur panneau Colección D.T.O.

The Lodging House [La Maison d'hôtes]
1949
Huile sur toile
Collection of John and Sandy Fox
La maison ouverte, présentée en coupe pour nous en montrer le cœur, explore la dualité entre intérieur et extérieur, entre foyer et exil, et devient un espace liminaire où cohabitent créatures fantastiques et êtres humains. L'escalier symbolise l'accès à d'autres dimensions du subconscient tandis que la sphère domestique devient le cadre du secret et de l'inquiétude. Une jeune femme assise est sur le point de porter une cuillère à sa bouche tandis que des entités humanoïdes éthérées évoluent autour d'elle, comme si elles avaient été invoquées par l'acte d'ingestion des aliments qui prend ici un sens sacré.

Las tentaciones de San Antonio [Les Tentations de saint Antoine]
1945
Huile sur toile
Collection particulière
Leonora Carrington peint Les Tentations de saint Antoine peu après son arrivée au Mexique. Inspirée du tableau de Jérôme Bosch au Museo del Prado (Madrid), vu lors de son arrivée en Espagne en 1940, l'œuvre naît d'un concours pour le film Bel-Ami (1947), où elle rivalise avec Salvador Dalí, Max Ernst, Dorothea Tanning ou Paul Delvaux, parmi d'autres. Contrairement aux visions tourmentées des autres artistes, Carrington dépeint un anachorète serein, maître d'une communauté hybride: démons transformés en entités angéliques, sorcière au chaudron rouge, bouc versant l'eau vitale, reine de Saba en spirale. Le feu alchimique et le cochon fidèle symbolisent la victoire sur les tentations, fusionnant christianisme, sorcellerie celtique et alchimie. Bucolique et magique, ce tableau marque sa maturité : un ermite patriarche régnant sur son domaine enchanté, reflet de résilience et d'harmonie cosmique.

Détail de l'oeuvre précédente

Orplied [Orplid]
1955
Huile sur toile
Collección Banco Nacional de México
Utilisant la technique de la décalcomanie, Carrington offre le paysage imaginaire d'un lieu marqué par la légende. Il semblerait que son titre provienne du poème "Chant de Weyla" du poète romantique allemand Eduard Mörike. Il y décrit avec nostalgie une terre idyllique où la brume s'élève sur des eaux ensoleillées. Au centre de la composition est représentée une procession fantastique menée par un dragon ailé et une femme blanche et nue sur un palanquin, probablement une référence au mythe de la "déesse blanche" ancestrale théorisé par Robert Graves.

Sous la rose des vents
1955
Huile sur toile
Dallas Museum of Art, The Eugene and Margaret McDermott Art Fund, Inc.

Quería ser pájaro [Il voulait être un oiseau]
1960
Huile sur toile
Rowland Weinstein, courtesy Weinstein Gallery, Los Angeles

Levitasium
1950
Huile sur toile
Frahm Collection

The Magus Zoroaster Meeting His Own Image in the Garden [Le Mage Zoroastre rencontrant sa propre image dans le jardin]
1960
Huile sur panneau
Collection particulière
Carrington s'intéresse ici au prophète perse Zoroastre, connu sous le nom du "Mage", père du zoroastrisme, dualisme cosmique qui conçoit le bien et le mal comme des esprits jumeaux. Le sage est représenté sous sa version négative, c'est-à-dire son moi d'outre-tombe dans un jardin ancestral. Les deux Zoroastre, figures allongées, fantomatiques et androgynes, se tiennent devant une pierre tombale couverte d'un texte en écriture miroir qui retranscrit des vers de Percy B. Shelley, qui avait décrit Zoroastre comme l'unique homme qui vit cette apparition : celle de sa propre mort.

Détail de l'oeuvre précédente

Composition (Ur of the Chaldees) [Composition (Ur des Chaldéens)]
1950
Huile sur toile
Rowland Weinstein, courtesy Weinstein Gallery, Los Angeles

Non identifié

Three Nornir [Trois Nornes]
1998
Huile sur toile
Collection particulière

Sans titre (Noah's Ark) [L'Arche de Noé]
1962
Huile sur panneau
Rowland Weinstein, courtesy Weinstein Gallery, Los Angeles

Goddess [Déesse]
2008
Bronze
Collection particulière

LE VOYAGE DE L'HÉROINE
Le titre de cette section est emprunté à Joseph Campbell, un spécialiste de la mythologie qu'admirait Leonora Carrington, célèbre pour avoir imaginé << le voyage du héros », une structure narrative inspirée des travaux de Carl Gustav Jung. Lorsque la psyché se dissout, l'individu a besoin de trouver une voie nouvelle. Il doit se lancer dans un voyage héroïque, dans une quête vers l'éveil de sa conscience. Les œuvres choisies ici proposent une lecture du parcours de Carrington comme une transcription féminine du << voyage du héros >>. Ainsi que le remarque son fils Gabriel, elle était << toujours en quête de cartes intérieures à même de l'aider à naviguer dans sa vie visionnaire et ses démons intérieurs >>. Sa feuille de route était une cartographie riche et complexe de mythes ainsi que de traditions mystiques et spirituelles englobant des enseignements à la fois anciens et contemporains.
Carrington s'intéresse aux personnages historiques et mythologiques issus de cultures diverses tels qu'Hermès, Moïse, Orphée, Pythagore, Platon, Zoroastre, Jésus et Bouddha. Au cours de de sa quête, elle se plonge dans l'étude des courants mystiques des religions, comme le gnosticisme et la kabbale. Au Mexique, elle rencontre des disciples du Russe Piotr Ouspensky et de l'Arménien Georges Ivanovitch Gurdjieff, dont les enseignements sur l'évolution de la conscience ont beaucoup influencé son œuvre. Dès sa jeunesse, elle avait découvert les enseignements du bouddhisme, une voie spirituelle qui témoigne d'un immense respect pour toutes les formes de vie. Cette perspective a peut-être été, tout au long de sa vie, le moteur le plus influent et le plus constant de son œuvre.

Magic Mirror (Sentry Figures) [Miroir magique (Gardiens)]
1950
Bois sculpté et peint avec miroir argenté
Collection particulière

Occult Scene (Jacob's Ladder) [Scène occulte (L'Échelle de Jacob)]
1955
Huile sur toile
Collection of John and Sandy Fox
Selon le livre de la Genèse, l'échelle de Jacob reliait le monde terrestre au royaume de Dieu. Cependant, Carrington ne représente pas la scène biblique de façon traditionnelle avec des anges descendant du ciel mais elle propose une réinterprétation subtilement hérétique de la rencontre entre les deux mondes peuplés doiseaux, d'insectes et d'êtres anthropomorphes qui semblent plongés dans une sacra conversazione devant un temple salomonien. Si l'on tient compte du goût de Carrington pour les références biographiques cachées, il est à noter que le domicile, que l'artiste avait partagé avec Max Ernst à Paris vingt ans avant de réaliser cette œuvre, se trouvait précisément rue Jacob.

Non identifié

Sans titre (The Ritual) [Le Rituel]
1964
Huile sur toile
Collection particulière, courtesy Weinstein Gallery

Non identifié


The Lovers [Les Amants]
1987
Huile sur toile
FAMM (Femmes Artistes du Musée de Mougins) / The levett Collection
L'union des contraires est un élément central en alchimie et elle atteint son apothéose visuelle dans cette cœuvre qui représente le prélude au rite cérémoniel de la noce alchimique. Dans une sorte de théâtre cosmique ou territoire ancestral indéterminé, le Roi Rouge (principe masculin) et la Reine Bleue (principe féminin) s'unissent dans un lit nuptial, sorte de four d'alchimiste. Ils sont assistés d'adeptes qui officient et protègent le mystère sur le point de se matérialiser par l'union charnelle.

L'OBSCURITÉ LUMINEUSE
André Breton, le chef de file du surréalisme, disait de Leonora Carrington qu'elle était une <<< sorcière [...] au regard velouté et moqueur ». Cette formule traduit l'intérêt et la fascination pour l'occultisme que Carrington avait en commun avec d'autres surréalistes. Ceux-ci ont en effet redécouvert la magie, le tarot, l'alchimie, l'astrologie, le spiritisme et d'autres traditions ésotériques de l'Antiquité jadis réservées aux initiés. Le titre de la section est tiré des écrits de Joseph Campbell qui établissent une analogie entre l'initiation à l'occultisme et <<< la nuit noire de l'âme qui précède la révélation >>. Jusqu'à récemment, cet aspect a été relativement peu exploré, en partie parce que Carrington a créé un langage unique et complexe mais a refusé d'expliquer ou de clarifier ses multiples influences. Le mystère qui l'entoure n'est guère surprenant, dans la mesure où la plupart des voies ésotériques exigent le secret et résistent, par leur nature même, à toutes les catégorisations et représentations faciles. Parfaitement consciente de cet impératif, Carrington a soigneusement intégré dans ses compositions des incantations, des signes cabalistiques, des diagrammes et autres symboles magiques, obscurcissant souvent leur finalité et leur signification derrière des récits ludiques conçus pour dérouter les personnes peu familières de ces traditions.


Kati Horna
Ode à la nécrophilie
(Leonora Carrington comme modèle)
1962
Gélatine aux sels d'argent
Archivo Fotográfico Kati y José Horna Estate of Kati Horna, Mexico
Pour cette série, Leonora Carrington a servi de modèle à son amie intime, la photographe Kati Horna. Elle exprime un deuil personnel dans un décor domestique où figurent un lit défait, une bougie allumée et un masque blanc évoquant des rites mortuaires mais aussi la sensualité, la solitude et la mémoire d'un défunt dont on ignore le nom. Ces photographies expriment une ambivalence entre plaisir et douleur et ont été interprétées comme une étrange prémonition de la mort à venir de l'époux de la photographe, José Horna, et de l'amie commune des deux artistes, Remedios Varo.


Détail de l'oeuvre suivante
The Burning of Giordano Bruno [L'Exécution par le feu de Giordano Bruno]
1964
Huile sur toile
Collection particulière
L'œuvre transmue le supplice sur le bûcher du philosophe et cosmologue italien du XVIe siècle Giordano Bruno en un rite de transformation et non d'annihilation. Carrington réinterprète le feu en énergie alchimique. Ainsi, la scène ne représente pas l'anéantissement de Bruno mais son passage vers un autre plan. Au centre, un tourbillon de lumière et de personnages symbolise l'apothéose de la connaissance et la dissolution des frontières entre art, magie et philosophie. Il s'agit donc de la glorification du mage-artiste qui souhaite connaître le cosmos et le transformer.

El nigromante (El presagiador) [Le Nécromant (Le Voyant)]
1950
Huile sur toile
Collection particulière, courtesy Weinstein Gallery, Los Angeles
Cette œuvre incarne la fusion entre intuition et érudition dans un format de composition qui rappelle les arcanes du tarot. La posture du personnage principal fait allusion au principe hermétique selon lequel <<< Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas>> suggérant l'union des opposés du processus alchimique. Il ne s'agit pas d'une scène d'invocation des esprits mais plutôt d'un rituel de transmutation intérieure et d'union avec le divin. La prédominance du blanc, du noir et du rouge symbolise les étapes alchimiques et les objets présents soulignent la transformation et l'exploration intérieure auxquelles invite l'officiant.

Oink (They Shall Behold Thine Eyes) [Oink (Ils contempleront tes yeux)]
1959
Huile sur toile
Peggy Guggenheim collection, The Solomon R. Guggenheim Foundation

Séance
Dessin
Collection particulière

Snake Bike Floripondio [Serpent bicyclette trompette des anges]
1975
Huile sur toile
Colección Pérez Simón

CUISINE ALCHIMIQUE
Inspirée par une expression forgée par l'historienne de l'art Susan L. Aberth, cette section montre comment Carrington a intégré diverses traditions magiques en faisant appel à un symbolisme ésotérique et en exprimant les idées complexes d'altérations temporelles et spatiales qui entourent la <<< cuisine alchimique >>. Cuisiner devient une métaphore des opérations hermétiques et la cuisine, traditionnellement associée à un travail féminin contraint, devient un espace où les femmes peuvent retrouver leur pouvoir grâce à l'alchimie, à la magie et à la sorcellerie. L'intérêt profond de Carrington pour l'alchimie ressort avec évidence de l'iconographie de nombre de ses œuvres, mais aussi des médiums qu'elle utilise. Au milieu des années 1940, par exemple, elle commence à expérimenter la technique médiévale de la tempera à l'œuf, qui lui permet d'obtenir des tons riches et chatoyants. Faisant le lien entre la cuisine et la magie, son mécène Edward James, décrit avec justesse ses peintures comme <<< non seulement peintes, mais aussi concoctées. Il semble parfois qu'elles se sont matérialisées dans un chaudron sur le coup de minuit >>>. Au Mexique, la passion culinaire de Carrington, qui avait commencé pendant les années idylliques passées à Saint-Martin-d'Ardèche, s'enrichit de la découverte de nouveaux ingrédients fascinants utilisés pour la préparation des aliments, mais aussi de diverses herbes et plantes vendues au marché aux sorcières de Sonora, à Mexico, pour concocter des philtres et des potions. Le cadre de ces expériences alchimiques offre une grande diversité, depuis la cuisine typique de la région de Puebla, au centre du Mexique, remplie de symboles magiques, jusqu'aux rituels celtiques dans la forêt en l'honneur de la Grande Déesse.

Desayuno Astral [Petit déjeuner astral]
1964
Huile sur toile
Collection particulière

A Warning to Mother [Avertissement à la mère]
1973
Huile sur toile
Collection particulière

Remedios Varo
Paisaje, Torre, Centauro [Paysage, Tour, Centaure]
vers 1943
Technique mixte sur papier
Colección Pérez Simón

Three Women and Crows at the Table
[Trois femmes et corbeaux à table]
1951
Huile sur panneau
Collection particulière

Grandmother Moorhead's Aromatic Kitchen [La Cuisine aromatique de grand-mère Moorhead]
1975
Huile sur toile
The Charles B. Goddard Center for Visual and Performing Arts - Ardmore, Oklahoma
Cette scène est un hommage à la grand-mère irlandaise de Carrington, aux récits et aux connaissances féminines qu'elle a transmis à l'artiste. Ici, la cuisine n'est pas conçue comme un espace de soumission mais comme une enceinte sacrée, rituelle et alchimique où sont invoquées les déesses ancestrales et où sont manipulés des ingrédients transformateurs. L'oie, animal sacré dans la mythologie irlandaise, liée à l'au-delà et au voyage entre les mondes, mais aussi à la fertilité et au foyer, y occupe une place prépondérante. Carrington fusionne ainsi des éléments celtes et mexicains (comme le comal, une plaque de cuisson traditionnelle) pour évoquer le rôle du foyer comme centre de pouvoir, de résistance et d'échange des savoirs.

Edwardian Hunt Breakfast [Petit déjeuner de chasse édouardien]
1956
Huile sur toile
Collection particulière
L'artiste n'a jamais oublié l'Angleterre de son enfance. Elle évoque ici les souvenirs de son éducation britannique et les chasses dont elle a sans doute été témoin. Dans un bois peuplé de minuscules créatures luminescentes, un gentleman vêtu à la mode de l'époque édouardienne (période allant de 1901 à 1910 au Royaume-Uni), pose à côté d'une déesse chimérique tout en noir et à tête triangulaire qui semble recevoir ce petit déjeuner en offrande. Cette scène liturgique, à l'atmosphère à la fois calme et inquiétante où se mêlent le quotidien et le rituel, fait de ce tableau l'une des représentations les plus ambigües de l'œuvre de Carrington.

A Map of the Human Animal [Une carte de l'animal humain
1962
Aquarelle, graphite et encre sur papier
Collection of Marguerite Steed Hoffman
Ce dessin reproduit la cartographie mystique de la psyché interprétée comme un creuset alchimique: une figure androgyne ailée représente un état suprême de conscience tandis que, dans la partie inférieure, une entité chtonienne et multiforme, le <<< Rêve >>>, symbolise l'instinct inconscient et primaire. Plusieurs sphères superposées évoquant l'union des opposés forment l'axe central. Cette carte pourrait être une réponse à l'anthropocentrisme de l'<< Homme de Vitruve >>> de Léonard de Vinci car elle indique un voyage intérieur vers la transformation et la multiplicité d'identités pour lequel l'homme et l'humain ne sont pas les seuls guides.

Leonora Carrington en collaboration avec José Horna Bird Woman and her egg [Femme Oiseau et son œuf]
s. d. Bois sculpté
Collection particulière

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