jeudi 30 juillet 2026

Brion Gysin, le dernier musée, au Musée d'art moderne en mai 2026


LE DERNIER MUSÉE
Brion Gysin (1916, Taplow, Royaume-Uni - 1986, Paris) est un artiste protéiforme, peintre, poète, performeur, photographe et musicien souvent associé à la Beat Generation. Inventeur du cut-up dont il explore avec William S. Burroughs toutes les possibilités, il déploie une œuvre à l'intersection de la peinture et de l'écriture, mobilisant une gamme sans cesse renouvelée de langages plastiques. Sa fascination pour les visions qui transcendent le réel l'amène à mettre au point une machine à rêver, la Dreamachine, que l'on regarde les yeux fermés.
Passionné d'altérité et arpenteur des marges, guidé par une insatiable curiosité, il sillonne le monde et fréquente les mouvements alternatifs et underground. Ses pérégrinations P'amènent ainsi à côtoyer des milieux créatifs et intellectuels parfois très éloignés les uns des autres, et dans lesquels il a un écho souvent inattendu. Nourrie de ces rencontres, son incessante pulsion créatrice s'est exprimée à travers des formes telles que la poésie sonore et visuelle, le cinéma expérimental, la performance, le roman et la musique, sans oublier la peinture et la photographie. Cette trajectoire extraordinaire ľa amené à côtoyer de nombreuses personnalités marquantes du monde artistique et littéraire et à se façonner une aura presque magique.
Au-delà de la légende, qu'il a lui-même alimentée par sa verve narrative, cette rétrospective retrace en sept chapitres thématiques les grandes étapes du parcours hors norme de cette figure encore tres méconnue, alors que son influence est toujours vivace chez nombre d'artistes.

ANNENORDMANN 
Portrait de Brion Gysin s.d. 
Photographie noir et blanc Paris, Fonds Groin, Musée d'art moderne de Paris

LOUIS JAMMES (1958)
Portrait de Brion Gysin 1986
Photographie noir et blanc Paris, collection de l'artiste

TONY KENT
Brion Gysin en buste, cheveux longs, en gandoura
1974
Photographie noir et blanc
Paris, fonds Gysin, musée d'Art moderne de Paris

REVER
Dans les années 1930, alors quil suit le "Cours de civilisation française" à la Sorbonne, Brion Gysin se lie au mouvement surréaliste. Proche de l'écrivain et éditeur René Bertelé, dont il illustre Le Jugement du vent (1936), il voit son travail repéré par André Breton, qui l'invite en 1935 à participer à une exposition de dessins surréalistes à la galerie Aux Quatre Chemins. Mais la veille du vernissage, Breton les fera retirer pour des raisons peu claires - une déception pour Gysin, qui en restera meurtri à jamais.
Sa production visuelle au cours de cette première période, qui compte également peintures, décalcomanies et estampes, témoigne de son intérêt pour les univers oniriques et surnaturels et de l'influence qu'ont eu sur lui les artistes surréalistes et leur figure tutélaire, Victor Hugo. Elle manifeste également son attrait, dès cette époque, pour les aventures de lesprit provoquées par les substances hallucinogènes (la mescaline et la psilocybine notamment) et pour les visions induites par des stimuli lumineux. 

RENÉ BERTELÉ (1908 - 1973) et BRION GYSIN (1916-1986
Le Jugement du vent
1936
Lithographie de Brion Gysin Livre, Repères n°17, Paris, GMI Collection Maurice Imbert. Paris
Lors de son premier séjour parisien, Brion Gysin se lie d'amitié avec P'éditeur, René Bertelé. Celui-ci publie en août 1936 chez GML (Guy Lévis Mano) une plaquette, Le Jugement du vent, dédiée à René Laporte et pour laquelle il demande à Gysin une illustration. C'est l'opportunité pour le jeune Gysin, qui fréquente par l'intermédiaire de Sylvia Beach les milieux littéraires, d'apparaître dans une revue qui associe à chaque livraison un poète et un artiste et où ont été publiés André Breton-Marcel Duchamp, René Char-Pablo Picasso, Paul Éluard-Salvador Dali. etc.

VICTOR HUGO (1802-1885)
Tache (ou Tête de caractère)
Vers 1869
Encre sur papier
Paris-Guernesey, maisons Victor Hugo

BRION GYSIN (1916 - 1986)
Sans titre
1941
Encres de couleur et aquarelle sur carton Musée d'Art moderne de Paris

BRION GYSIN (1916 - 1986)
Sans titre
1941
Encres de couleur sur carton Musée d'Art moderne de Paris

BRION GYSIN (1916-1986)
Sans titre
1941
Encres de couleur sur papier Musée d'Art moderne de Paris
C'est lors d'un vol entre les États-Unis et Cuba, où il se rend pour pouvoir renouveler son visa américain, que Gysin remarque les formes caractéristiques des nuages de cette région du monde. Elles lui inspirent ces compositions abstraites réalisées selon la technique des décalcomanies. Mise au point par Óscar Dominguez, celle-ci consiste à étaler de la gouache sur une surface lustrée et à presser sur la peinture humide une autre feuille de papier. Les formes obtenues génèrent des paréidolies - éléments figuratifs vus dans des formes abstraites souligne parfois à l'encre de Chine.

BRION GYSIN (1916 - 1986)
The Key of the Dreams
1938
Huile sur bois
Collection particulière, Paris
Dans les années 1930, Gysin réalise également des peintures sur toile et sur panneau d'inspiration surréaliste. Dans celles-ci, des personnages analogues à ceux qui figurent sur les dessins prennent place dans des paysages ou des espaces théâtraux dont les éléments hétéroclites, les reliefs anthropomorphes et les perspectives sur l'horizon infini de la mer ne sont pas sans rappeler les tableaux de la période paranoïaque-critique de Salvador Dali. Dans The Key of the Dreams [La clé des songes] - titre surréaliste s'il en est -, un personnage se dresse au centre d'une scène de théâtre et de bord de mer. Augure curieusement drapé de blanc, il avance clé en main comme s'il cherchait une serrure pour nous donner accès au monde des rêves.

BRION GYSIN (1916 - 1986)
Sans titre
1937
Huile sur toile Collection particulière, Paris

BRION GYSIN (1916 - 1986)
Écrit dans le paysage
1935
Plume et encre de Chine sur papier Centre Pompidou, Paris, Musée national d'art moderne / Centre de création industrielle
Lors de son premier séjour parisien, Brion Gysin est fortement influencé par les artistes surréalistes qu'il fréquente. Il produit une série de dessins et d'estampes figurant des scènes oniriques dans lesquelles des personnages, mi-humains mi-animaux, apparaissent campés dans d'étranges paysages ou pris dans des dialogues silencieux et énigmatiques. Dès cette époque, Gysin porte une attention marquée aux titres de ses œuvres qui témoigne de ses penchants littéraires.

BRION GYSIN (1916 - 1986)
Les Deux Faux interlocuteurs
1935
Plume et encre de Chine sur papier Centre Pompidou, Paris, Musée national d'art moderne / Centre de création industrielle

BRION GYSIN (1916 - 1986)
Signe dans le paysage
1935
Plume et encre de Chine sur papier Centre Pompidou, Paris, Musée national d'art moderne / Centre de création industrielle

VOYAGER
La vie de Brion Gysin est jalonnée d'incessantes pérégrinations. Né en Angleterre, élevé au Canada, il étudie en Grande-Bretagne, en France et en Espagne. Il s'installe à Paris au milieu des années 1930 et voyage en Grèce et en Algérie. Il rejoint New York en 1940 pour créer des costumes de comédies musicales, avant d'être enrôlé dans l'armée canadienne. Après la guerre, doté d'une bourse Fulbright, il revient en Europe poursuivre des recherches sur l'esclavage. Il découvre alors le Maroc et s'installe à Tanger, où il ouvre un restaurant, Les Mille et Une Nuits. Il revient à Paris en 1958, au Beat Hotel, base à partir de laquelle il multiplie les voyages et les séjours dans le sud de la France, en Angleterre, aux États-Unis, à Tanger et à Venise, où il réside chez la collectionneuse et galeriste Peggy Guggenheim.
Avec Paris, le Maroc est certainement le lieu qui a eu le plus d'influence sur la création de Gysin. Il s'intègre aux milieux artistiques, découvre les paysages du Sahara, la calligraphie arabe, la musique Jajouka et des formes de spiritualité auxquelles il restera attaché toute sa vie. Son attrait pour Hasan-i Sabbah notamment l'amènera à effectuer, en 1973, un pèlerinage à la forteresse d'Alamût en Iran, autrefois le bastion spirituel, politique et militaire des Nizarites ismaéliens

MOHAMED HAMRI (1932-2000)
La Clé de Sanaa
1992
Aquarelle sur papier Collection Sanaa Hamri

MOHAMED HAMRI (1932-2000)
Les Femmes voilées
1952
Aquarelle sur papier 
Collection Sanaa Hamri

JULIE MEHRETU (1970)
Among the Multitude X
2021-2022
Encre et acrylique sur toile Paris,
musée d'Art moderne de Paris

BRION GYSIN (1916-1986)
Night in Marrakech
1968
Encre et peinture sur papier 
Collection particulière

BRION GYSIN (1916-1986)
After Midnight in Marrakech
1968
Encre et peinture sur papier
Collection particulière

BRION GYSIN (1916-1986)
Nocturne
1968
Encre et peinture sur papier Collection particulière

BRION GYSIN (1916-1986)
Black Dancers
1968
Encre et peinture sur papier Collection particulière


BRION GYSIN (1916-1986)
Bicycle Market on Friday, Marrakech
1954
Aquarelle et encre de Chine sur papier
Paris, collection particulière

BRION GYSIN (1916-1986)
Where Is He Going?
Vers 1952
Encre de Chine, lavis et aquarelle sur papier Paris, collection particulière

BRION GYSIN (1916-1986)
Kasbah
1967
Aquarelle et gouache sur papier Paris, collection particulière

BRION GYSIN (1916-1986)
Sans titre
Vers 1954
Encre de Chine et encres de couleur sur papier Paris, collection particulière

BRION GYSIN (1916-1986)
Atomic Desert
1958
Huile sur toile Paris, musée d'Art moderne de Paris

BRION GYSIN (1916-1986)
Sheltering Sky (Sahara)
1958
Huile sur toile
Paris, musée d'Art moderne de Paris

BRION GYSIN (1916-1986) et WILLIAM S. BURROUGHS (1914-1997)
In Oriental Lux
1955-1956
Klaus Mettig, VG Bild-Kunst, 1972

BRION GYSIN (1916-1986)
Mirage du matin, Sahara 1958
Huile sur toile Paris, musée d'Art moderne de Paris

BRION GYSIN (1916-1986)
Sans titre (Sahara)
1959
Huile sur toile Collection particulière

BRION GYSIN (1916-1986)
My Window at Peggy Guggenheim's Palazzo
1962
Ensemble de six dessins Encre sur papier New Galerie. Paris
Brion Gysin rencontre Peggy Guggenheim au début des années 1960 pour lui présenter sa Dreamachine, en espérant qu'elle l'aidera à en assurer la diffusion. Ce projet avorte mais la collectionneuse se prend d'affection pour Gysin et l'invite à plusieurs reprises au cours des années suivantes dans son palazzo vénitien. C'est lors de l'un de ces séjours que Gysin dessine une série de petites encres inspirées de la vue de sa chambre dans lesquelles le geste calligraphique, imprégné de l'atmosphère de la cité des Doges, épouse les contours de la fenêtre et forme, feuille après feuille, dans un tempo allègre, une série de variations quasi-musicales.

Detail (un dessin de ceux presentés ci-dessus)

PERMUTER-ÉCRIRE- DESSINER
La découverte du cut-up au Beat Hotel en 1959 reviviscence dadaïste consistant à couper dans un texte et à réarranger les morceaux de façon aléatoire - marque un tournant dans l'œuvre de Brion Gysin. Elle lui permet d'introduire une dimension de hasard et de coïncidence dans toutes les facettes de sa production artistique : visuelle, sonore, poétique et littéraire. Elle l'amène aussi à experimenter différentes formes de permutations qui prolongent et démultiplient la combinaison des sens de lecture des écritures japonaise et arabe, à l'origine de la grille structurant ses calligraphies. Une grille qui se trouve systématisée par l'usage de rouleaux de peintre modifiés qu'il met au point au même moment.
Il pratique ses cut-up et permutations, seul ou en groupe, notamment avec William S. Burroughs, son alter ego. Ils créeront ensemble une série d'œuvres dans lesquelles la combinaison de leurs deux personnalités engendre une troisieme entité, le Third Mind.
Parallèlement, Gysin renouvelle son intérêt pour le signe et son usage à des fins plastiques, explorant les territoires en marge de l'écriture et du dessin que nombre d'artistes de sa génération ou plus contemporains investissent également

Cutter de Brion Gysin
Années 1960
Ancienne collection Paul-Armand Gette
Collection particulière, Paris
Un après-midi de l'automne 1959, au Beat Hotel, alors qu'il s'apprête à découper un passe-partout pour l'un de ses dessins, Gysin met sur sa table une pile de journaux pour la protéger. En coupant le carton, la lame de son cutter traverse plusieurs feuillets du New York Herald Tribune et de l'Observer ainsi qu'un exemplaire du magazine Life. En réassemblant au hasard les morceaux découpés, il se rend compte qu'ils forment un nouveau texte. Il se met à en lire des passages et s'esclaffe de rire en tombant sur "It is impossible to estimate the damage" [Les dégâts sont inestimables]. La technique du cut-up était née.

BRION GYSIN (1916-1986)
Permutation I, II, III, IV 1959
Huile sur toile Paris, musée d'Art moderne de Paris

BRION GYSIN (1916 - 1986)
Unit, 1961 :
Word Burst in Numbered World, Unit I ; Word-Flow in the Theatre of Numbered Space, Unit II ; Gold n Chariot of Ordered Word, Unit III; Words Seeded Over Cities in the Sand, Unit IV ; Permutation I Am That I Am, Unit V; Jade Mirror of Magnetic Memory, Unit VI ; Word Made Grass-Machine, Unit VII; Star of the Dreamachine, Unit VIII
1961
Acrylique sur toile
Paris, musée d'Art moderne de Paris

BRION GYSIN (1916-1986)
Calligraffiti of Fire
1985
Huile sur toile
Omar Alexander Fayed, FRSA
Alors qu'il sentait sa santé décliner rapidement, Gysin décida en 1985 de réaliser une calligraphie monumentale dans le style des makemono, ces livres dépliants japonais qui se lisent de droite à gauche et dont un célèbre exemplaire représentant un ouragan de feu, découvert au musée de Boston en 1940, l'avait fasciné. Ne disposant pas chez lui d'un espace suffisant, il se fit prêter un atelier et alla y travailler tous les jours pendant un mois et demi. Gysin considérait que Calligraffiti of Fire, un polyptique constitué de dix panneaux s'étalant sur plus de seize mètres de long, était "LA peinture de sa vie" et il savait en l'achevant que c'était la dernière qu'il réaliserait.

Détail de l'oeuvre précédente

BRION GYSIN (1916-1986)
Untitled (Naked Lunch)
1964
Encre et peinture au rouleau modifié sur papier Musée d'Art moderne de Paris
Untitled (Naked Lunch) peut être considéré comme un hommage à Burroughs. Sur une trame tracée au rouleau et recouverte de différentes nuances de gris, Gysin a inscrit en lettres capitales, telle une épitaphe, une phrase tirée du roman de Burroughs. On peut penser que si Gysin se saisit de ce thème en 1964, c'est pour saluer la fin des aléas juridiques ayant empêché la publication du livre de son ami. Après une première publication en français par Maurice Girodias en 1959, il avait fallu attendre fin 1962 pour qu'il soit publié aux États-Unis (chez Grove Press) et 1964 en Grande-Bretagne (aux éditions John Calder).

BRION GYSIN (1916-1986)
Garden IV - Rustique Olivette, La Ciotat
1959
Huile sur toile
Collection particulière, Courtesy DEVALS, Paris
Cette œuvre appartient à une série réalisée par Gysin lors de son séjour à Rustique Olivette, résidence d'artistes créée à La Ciotat par l'écrivain et critique d'art anticolonialiste, militant pour l'émancipation homosexuelle Daniel Guérin (1904-1988). Au milieu des années 1950, on y croise d'autres écrivains tels que Chester Himes (1909-1984), Paul Celan (1920-1970) et André Schwartz-Bart qui y travaille sur Le Dernier des Justes (Prix Goncourt 1959), C'est dans le car qui le ramenait à Marseille que Gysin fera sa fameuse expérience optique à l'origine de la Dreamachine.

BRION GYSIN (1916-1986)
The Third Mind
1976
Encre de Chine et collages de photographies noir et blanc sur papier
Paris, musée d'Art moderne de Paris

BRION GYSIN (1916-1986)
Ivy
1959
Huile sur toile Paris, musée d'Art moderne de Paris

BRION GYSIN (1916-1986)
Permutations
1959
Encres de couleur sur papier Paris, musée d'Art moderne de Paris

HENRI MICHAUX (1899-1984)
Sans titre
1971
Peinture acrylique sur vélin Canson et Montgolfier à grain
Collection particulière

ROLAND BARTHES (1915-1980)
Sans titre
Vers 1975
Crayons de couleur sur papier Paris, collection particulière

DREAMACHINE
UNE ŒUVRE D'ART CONÇUE POUR ÊTRE REGARDÉE LES YEUX FERMÉS
Le 21 décembre 1958, Brion Gysin note dans son journal : << Bouleversé aujourd'hui par une tempête de visions en couleurs dans le car entre La Ciotat et Marseille. Nous traversions une avenue d'arbres quand j'ai fermé mes yeux contre le soleil couchant. Aussitôt, je me sentis emporté par un tourbillon de couleurs d'une intensité surnaturelle qui explosaient derrière mes paupières ». Cette expérience le marque profondément et il s'efforce d'en comprendre la genèse et d'en reproduire les effets. Avec Ian Sommerville, un jeune mathématicien britannique ami de William S. Burroughs, il conçoit en 1961 un prototype de Dreamachine : une ampoule de 100 W placée au centre d'un cylindre en carton perforé, posé sur un tourne-disque 78 tours. De multiples autres modèles dotés de cylindres interieurs colorés verront le jour dans les années suivantes.
Œuvre emblématique de Gysin, la Dreamachine a fasciné les milieux artistiques et les protagonistes de la contre-culture des années 1960 et 1970. Elle est aujourd'hui reconnue comme une œuvre pionnière de l'art optique et du psychédélisme, anticipant les recherches actuelles sur la neuroesthétique et l'expérience immersive.

BRION GYSIN (1916-1986)
Dreamachine
1979
Encre noire au pochoir sur papier
Paris, musée d'Art moderne de Paris

NICOLAS TIKHOMIROFF (1927-2016)
Brion Gysin avec la Dreamachine
Années 1960
Photographie noir et blanc Paris, fonds Gysin, musée d'Art moderne de Paris

IAN SOMMERVILLE (1940-1976)
Dreamachine avec chat
Années 1960
Tirage d'exposition

JOUER
C'est par la performance que Brion Gysin se fait connaître dans les milieux de la poésie d'avant-garde, à Paris et à Londres, dès le début des années 1960. Il accompagne la récitation de ses poèmes, dans la tradition américaine du spoken word, avec des diffusions d'enregistrements. Au cours de ces séances, il projette sur son propre corps des photographies de lui-même qu'il a modifiées en grattant les diapositives: il apparaît nu puis disparaît subitement, grâce à un drap blanc tendu devant lui et un savant jeu d'éclairage.
Repéré par les tenants de Fluxus et de la poésie concrète, il participe à diverses manifestations dont les soirées du Domaine poétique, aux côtés de François Dufrêne, Robert Filliou et Bernard Heidsieck notamment, au cours desquelles il réalise, dans une gestuelle soigneusement chorégraphiée, de grandes peintures calligraphiques comme celle présentée dans cette salle. Il se produira dans un grand nombre de festivals, tels que la Nova Convention, la Final Academy et les Polyphonix, en Europe et aux États-Unis, au cours des années 1970 et 1980.
La musique est une autre composante importante des apparitions sur scène de Gysin, qu'il s'agisse des poèmes sonores exécutés en duo avec le saxophoniste Steve Lacy ou de sa participation à des formations musicales de toute nature, mêlant rock et free jazz, en particulier aux côtés de Ramuntcho Matta et Don Cherry.

Le Colloque de Tanger
1975
Affiche
Collection particulière, Paris
Le Colloque de Tanger s'est tenu à Genève du 24 au 28 septembre 1975. Organisées à l'initiative de Gérard-Georges Lemaire, ces journées ont été marquées par des expositions d'œuvres de Gysin et du manuscrit de The Third Mind, l'intervention de poètes comme Bernard Heidsieck et Henri Chopin, des performances du danseur japonais Ishii Mitsutaka et de la troupe de théâtre bruxelloise Le Plan K, le spectacle de rock de Patrick Eudeline et des Wild Boys, et le concert de jazz donné par Steve Lacy et son groupe. Les actes du colloque ont été publiés en deux volumes aux éditions Christian Bourgois, en 1976 et 1979.

BRION GYSIN (1916 - 1986)
Autoportraits
Vers 1961
Série de diapositives grattées Musée d'Art moderne de Paris
La pulsion scripturale de Brion Gysin et son goût pour la mise en scène et le jeu avec son image s'exprime dans une série de diapositives réalisées en 1961, au moment où il engage son travail dans la voie de la performance, où il apparaît de face, nu ou habillé, recouvert de vers de poèmes permutés ou de calligraphies. L'artiste et l'œuvre ne font qu'un, une autre façon de dire : « I AM THAT I AM. » Gysin reprendra régulièrement la technique des diapositives grattées, jusqu'à l'ultime période des années 1980.

TERRY SOUTHERN, LAURIE ANDERSON, JULIA HEYWARD, PHILIP GLASS, WILLIAM S. BURROUGHS, ED SANDERS, JOHN GIORNO, PATTI SMITH, BRION GYSIN, FRANK ZAPPA, JOHN CAGE, ANNE WALDMAN, PETER ORLOVSKY, ALLEN GINSBERG, ROBERT ANTON WILSON, TIMOTHY LEARY, LES LEVINE, GIORNO POETRY SYSTEMS
The Nova Convention
1979
Double disque vinyle 33 tours Édition Giorno Poetry Systems Records, New York Centre Pompidou, Paris, Musée national d'art moderne /Centre de création industrielle
La Nova Convention qui s'est tenue à New York les 1er et 2 décembre 1978 a réuni les tenants de l'avant-garde et des personnalités plus jeunes qui allaient fonder le mouvement punk. Cette manifestation a permis à Gysin d'être repéré et admiré par une nouvelle génération d'artistes qui, tels Iggy Pop ou David Bowie, ont, sous son influence, introduit la technique du cut-up dans leurs compositions musicales. Pour Gysin, cette rencontre marque la sortie d'une phase de dépression et le début de l'une des périodes les plus productives de sa vie.

BRION GYSIN (1916 - 1986)
Sans titre
(peinture réalisée pendant la performance au Domaine poétique)
1961
Gouache sur papier marouflé sur toile Collection particulière, Paris

ENSORCELLER
Brion Gysin a entretenu toute sa vie un rapport singulier à la magie et à l'au-delà, apparaissant lui-même aux yeux de ses contemporains comme nimbé d'une aura de mystère et doté de qualités quasi médiumniques. C'est à cette facette de sa personnalité que rendent hommage non sans humour plusieurs artistes présentés dans cette section. Tandis que Louis Jammes photographie le vagabondage underground qu'il forme avec William S. Burroughs, le film de Françoise Janicot cherche, comme son titre l'indique, à capturer Les Diables de Brion.
Tous ceux qui ont fréquenté Gysin évoquent le magnétisme qu'il exerçait et sa capacité à apparaître ou à disparaître de façon impromptue, ce qu'il mettait d'ailleurs en scène dans ses performances des années 1960. La grande peinture collage Pals Popping Out of Windows [Des copains surgissant aux fenêtres], dans laquelle les portraits photographiques de ses proches constellent un vaste paysage urbain, semble faire allusion à sa capacité à aimanter toutes sortes de personnalités.
À l'instar de John Giorno ou de Keith Haring, qui voyait en Brion Gysin "une sorte de professeur" et "un génie incroyable dont les idées ont changé [sa] vie", de nombreux artistes ont subi son influence et ont été proprement envoûtés par son charisme et sa manière très particulière d'être au monde.

LOUIS JAMMES (1958)
Brion Gysin et William Burroughs
1985
Ensemble de six épreuves gélatino-argentique sur aluminium
Paris, collection de l'artiste

KEITH HARING (1958-1990)
Hommage à Brion Gysin
1986
Encre noire sur papier
signé: Keith, daté: July 1986 Tokyo
Collection particulière Gideon Tadmor
L'artiste américain Keith Haring était à Tokyo quand il a appris le décès de Brion Gysin. Ne pouvant se rendre à Paris, il a envoyé ce dessin, plié dans une enveloppe et accompagné d'une lettre manuscrite demandant que le dessin soit brûlé avec lui lors de la crémation. A ces instructions, il ajoutait: « Je me sens honoré d'avoir connu Brion et d'avoir pu bénéficier de son enseignement. La lettre se termine par une adresse à son ami, sous forme d'un poème permuté.

RÉVÉLER
En , Brion Gysin s'installe dans un appartement au quatrième étage d'un immeuble situé 135, rue Saint-Martin, face à ce qui était en train de devenir le Centre Pompidou. La vue de ce gigantesque chantier le fascine et il ne cesse d'en photographier la progression, d'autant que, au fur et à mesure que s'élève la façade de l'immeuble conçu par Richard Rogers et Renzo Piano, il reconnaît la grille qui structure nombre de ses propres œuvres. De cette révélation et du riche matériau photographique qu'il accumule sous forme de planches-contact en noir et blanc ou en couleurs, de diapositives sur lesquelles il écrit ou dessine et d'innombrables petits tirages photographiques qu'il insère dans des trames tracées au rouleau – vont naître plusieurs séries d'œuvres, dont la plus emblématique se nomme, à l'instar de son dernier roman jamais intégralement publié, Le Dernier Musée.
Cet engouement pour la photographie au cours des dernières années parisiennes de l'artiste est l'occasion d'un renouvellement formel d'autant plus manifeste que les œuvres ainsi créées portent sur un nombre limité de sujets : des monuments parisiens de son environnement immédiat et des personnes qui l'entourent.

BRION GYSIN (1916-1986)
Beaubourg
1974-1976
Tirages d'exposition d'après diapositives Paris, musée d'Art moderne de Paris


BRION GYSIN (1916-1986)
Le Dernier Musée
1977
Encre et gouache au rouleau modifié et collage de photographies sur papier Collage de photographies sur fond encré au rouleau Paris, musée d'Art moderne de Paris

BRION GYSIN (1916-1986)
Le Dernier Musée
1977
Encre et gouache au rouleau modifié et collage de photographies sur papier Paris, musée d'Art moderne de Paris

BRION GYSIN (1916 - 1986)
Autoportrait
Vers 1961
Diapositive réalisée à partir d'une superposition de quatre vues identiques Musée d'Art moderne de Paris
Cette diapositive grattée concentre en une seule image plusieurs des préoccupations de Brion Gysin à partie du début des années 1960: le cut-up, les permutations, la répétition, la représentation de soi et l'inscription sur sa propre image, l'attrait pour le phénomène de la projection et la fascination pour différentes formes de cinétisme – même s'il ne s'agit ici à proprement parler d'une image mobile – qui culmineront dans l'invention de la Dreamachine.

BRION GYSIN (1916 - 1986)
Le Dernier Musée
1977
له Série de dix photographies couleurs, planches contact Tirages d'exposition Centre Pompidou, Paris, Musée national d'art moderne /Centre de création industrielle
Fasciné par la structure en exosquelette du Centre Pompidou qu'il voit depuis ses fenêtres, Gysin photographie compulsivement le bâtiment, n'hésitant pas à déambuler autour de lui pour le saisir sous toutes ses coutures. Au même moment, il prend conscience des potentialités offertes par la planche-contact et réalise que la bobine de film de son appareil photo est aussi, à sa façon, un rouleau. C'est probablement ce qui le décide à composer, en orchestrant savamment ses prises de vues, cette série de dix agrandissements de planches-contacts qu'il intitule Le Dernier Musée.

BRION GYSIN (1916-1986)
Self-Portrait Jumping
1977
Encre au rouleau modifié et collage d'une photographie sur papier Paris, musée d'Art moderne de Paris

FRANÇOIS LAGARDE (1949-2017)
Brion Gysin devant Pals Popping Out of Windows
1973
Photographie noir et blanc Paris, collection particulière


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