QUÊTE D'INFINIS
Artistes explorateurs des 20° et 21° siècles
«Si l'espace est infini, nous sommes dans n'importe quel point de l'espace.
Si le temps est infini, nous sommes dans n'importe quel point du temps. »
Jorge Luis Borges, Le Livre de sable
Dans un monde en perpétuel changement, des artistes des 20° et 21° siècles expérimentent de nouvelles manières de comprendre notre existence passée, actuelle et future. Explorateurs de leur temps, les artistes de l'exposition « Quête d'infinis » se font tour à tour inventeurs et cartographes de territoires physiques ou mentaux. Issues pour la plupart de la collection du Centre Pompidou, leurs œuvres forment un ensemble pluriel de quêtes singulières. Réunies dans l'abbaye d'Auxerre, elles jalonnent ce lieu historique et se confrontent aux ceuvres du Musée d'Art et d'Histoire
Avec les œuvres de Juliette Agnel, Iván Argote, Neal Beggs, Alexander Calder, Maya Deren, Sebastián Díaz Morales, Gloria Friedmann, Laurent Grasso, Len Lye, Boris Orlov, Marwan Rechmaoui, David Renaud, Robert Smithson et Kenji Yanobe.
Commissariat: Pamela Sticht, Musée national d'art moderne, Centre Pompidou, Paris.
L'exposition a été réalisée par les équipes du Centre Pompidou Paris et de l'Abbaye Saint-Germain.
Kenji Yanobe
Quand la Terre ne sera plus habitable, nous irons sur Mars... C'est en référence à cette idée que l'artiste japonais Kenji Yanobe crée cette sculpture intitulée E. E. Pod 1, en 1996. Imaginée pour fuir la Terre et explorer l'espace, elle est composée d'objets et de fonctionnalités humoristiques voir grotesques. L'œuvre ouvre ainsi la réflexion sur notre réelle capacité à pouvoir partir...
Kenji Yanobe est né en 1965 à Ibaraki (Japon). Il vit et travaille à Kyoto (Japon) et à Berlin (Allemagne). Ses sculptures, assemblages, constructions, photographies ou performances évoquent la violence du monde actuel et son autodestruction éventuelle. Ses ceuvres lui sont inspirées par les événements traumatisants subis par la société japonaise, notamment les bombardements atomiques à la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945, le séisme de Kobe en 1995 ainsi que l'accident nucléaire de Fukushima, en 2011. Sous la forme de machines destinées à la survie de l'humanité face à ces catastrophes, les œuvres de Yanobe évoquent l'impuissance de l'être humain face à des évènements qui le dépassent.
Emergency Escape Pod - E. E. Pod 1
(Pod d'évacuation d'urgence - E. E. Pod 1)
1996
Matériaux divers
Don de l'artiste et de la Galerie Emmanuel Perrotin, 2018 Collection Musée national d'art moderne, Centre Pompidou, Paris AM 2018-840
David Renaud
Pour David Renaud, les îles sont des métaphores de l'inconnu et de la découverte. Celles évoquées dans l'exposition sont les îles volcaniques subantarctiques françaises Saint-Paul et Amsterdam. Situées dans l'océan Indien, à l'écart de toute terre continentale, elles n'abritent que temporairement des missions scientifiques. Leur éloignement de toute activité humaine en fait aujourd'hui les deux seules bases au monde pour mesurer la pollution de l'atmosphère.
En 1559, en route entre l'Europe et les Indes, les Portugais avaient découvert et cartographié l'île Saint-Paul. Redécouvertes et étudiées lors de diverses expéditions au cours des siècles suivants, les deux îles sont ici représentées au moyen d'un plan-relief incrusté sur un monochrome bleu, permettant ainsi à l'artiste de créer des espaces virtuels et de questionner notre perception et représentation du monde.
Né à Grenoble en 1965, David Renaud travaille à Paris et enseigne à l'École des beaux-arts de Bourges. Dans son œuvre, il s'intéresse à l'exploration de l'espace afin d'en élaborer une expérimentation tant physique que mentale. Il étudie des éléments géographiques (cartes et plans-reliefs) ou encore cosmiques (panoramas stellaires et architectures futuristes), puis crée des œuvres qui perturbent les échelles, transforment les distances et bouleversent les chronologies.
Détail de l'oeuvre précédente
Alexander Calder
Créée en 1944, pendant la Seconde Guerre mondiale, cette sculpture intitulée Les Boucliers évoque le besoin d'une résistance forte contre l'agresseur ou le conquérant. Arme ancienne destinée à parer une attaque, le bouclier existe au moins depuis l'époque sumérienne et est encore utilisé aujourd'hui. Alexander Calder transforme les formes de cette arme millénaire en des éléments d'un imposant mobile sur pied, tout en noir, bougeant lentement sur ses différents axes. Créée l'année suivant sa grande rétrospective au Museum of Modern Art de New York, cette sculpture témoigne des expérimentations innovantes de la matière et de la forme par l'artiste, alors au sommet de son art.
Issu d'une famille de sculpteurs américains, Alexander Calder (1898-1976) acquiert son diplôme en ingénierie mécanique à l'Institut de technologie Stevens à New York en 1921, mais abandonne le métier d'ingénieur dès 1923 pour étudier à l'Art Students League of New York. D'abord dessinateur de bandes dessinées, graphiste et créateur d'un cirque animé aux mécanismes ingénieux, il s'installe en France en 1927 où il rencontre les artistes de l'avant-garde parisienne, notamment Joan Miró et Piet Mondrian. Leur influence le pousse à abandonner la figuration avant de rejoindre temporairement le groupe Abstraction-Création. Il fait ensuite ses premières expérimentations d'œuvres évoquant la disposition des planètes et de l'univers, animées par un moteur. Dès 1932, il crée ce que l'artiste Marcel Duchamp nomme immédiatement des « mobiles >> et devient ainsi le précurseur de l'art cinétique, explorant toute sa vie la relation entre la matière et la pesanteur.
Les Boucliers (ancien titre: 3+4)
1944
Mobile sur pieds
Métal peint, tiges en métal, fils d'acier Don de l'artiste, 1966
Collection Musée national d'art moderne, Centre Pompidou, Paris AM 1512 S
Maya Deren
Artiste majeure du cinéma expérimental américain des années 1940, Maya Deren réalise des courts métrages d'inspiration surréaliste et psychanalytique, devenus des références pour des générations de cinéastes, dont David Lynch. Tourné en 1944, à un moment où l'artiste vit à New-York et fréquente l'avant-garde artistique, At Land (A terre) est un récit onirique. Jouée par l'artiste, une femme échoue sur une plage et entreprend un étrange voyage au cours duquel elle rencontre des personnes énigmatiques ainsi que de multiples versions d'elle-même.
Film 16 mm numérisé, silencieux
Durée: 15'07"
Achat, 1982
Collection Musée national d'art moderne, Centre Pompidou, Paris
AM 1982-F1036
Avec nos remerciements à Tavia Ito, ainsi qu'à Pip Chodorov de l'agence Re:voir
Maya Deren (1917-1961) est née à Kiev (Ukraine) d'un père psychanalyste et d'une mère musicienne et danseuse. Sa famille fuit les pogroms antisémites et s'installe, en 1922, dans l'État de New York où son père intègre l'Institut psychiatrique d'État. Elle suit des cours à la New School for Social Research et rencontre des artistes tels que John Cage, Anaïs Nin et André Breton. Après avoir travaillé comme assistante de Katherine Dunham, une chorégraphe et anthropologue africaine-américaine, elle crée en 1943, en autodidacte et avec peu de moyens, son premier film Meshes in the Afternoon (Les Mailles de l'après-midi) qui révolutionne le genre. L'année suivante, Marcel Duchamp apparaît dans son film Witch's Cradle (Le Berceau de la sorcière) tourné dans la galerie de Peggy Guggenheim. En 1944, Deren crée At Land, un chef d'œuvre du cinéma expérimental.
At Land (A terre)
1944
Musée d'Auxerre
Fondation François Brochet
Ex-voto rouge
1967
chêne polychrome n° inv. FFB-02.2
Juliette Agnel
Les photographies de Juliette Agnel captent les forces invisibles et la poésie du monde dans lequel nous vivons. Au Soudan, sur le site mythique de Méroé, l'artiste découvre un terrain de recherche et de méditation exceptionnel. Les myriades d'étoiles illuminant ces vestiges sacrés entrent en correspondance avec la mémoire de la salle capitulaire de l'Abbaye.
«Au Groenland, au Soudan, dans le pays Dogon ou dans le Finistère, c'est la même quête que je poursuis inlassablement: saisir ce qui nous unit en profondeur, en rappelant que le corps de l'homme est un fragment signifiant du cosmos. » Juliette Agnel
Née en 1973, Juliette Agnel vit et travaille entre Paris et Chaumont dans l'Yonne. Les expéditions en Chine de Victor Segalen lui donnent le goût du voyage. Une rencontre avec le réalisateur et ethnologue Jean Rouch l'amène sur les routes d'Afrique au début des années 2000. En 2011, l'artiste conçoit et fabrique une machine, la camera obscura numérique, avec laquelle elle explore le monde. En 2023, elle reçoit le prix Niépce Gens d'images.
Taharqa et la nuit
2019
4 photographies sur Dibond Collection de l'artiste, courtesy galerie Clémentine de la Féronnière
Gloria Friedmann
À travers ses créatures fantastiques, Gloria Friedmann explore de nouvelles formes d'expression, associant l'ironie, l'incongru et une certaine idée du chaos. Ici, une corne de buffle est fixée sur un corps humain dont la partie inférieure est issue d'un morceau d'isolateur en verre utilisé jusque dans les années 1970 pour les circuits électriques. Le titre de cette sculpture, Le Transmutant, fait référence à un environnement de plus en plus artificiel, transformé par l'humain. La corne du buffle renvoie à la domination de cet animal en voie de disparition. Installée dans la salle de travail où les moines ont étudié la nature et les animaux, cette œuvre interroge ainsi notre rapport actuel au monde animal et organique.
Née en 1950 à Kronach (Allemagne), Gloria Friedmann vit et travaille à Aignay-le-Duc en Bourgogne. En France depuis 1977, elle débute son œuvre par un travail photographique et performatif. Au début des années 1980, l'artiste se tourne vers la pratique sculpturale et crée depuis ce qu'elle nomme des « paysages mentaux », à travers lesquels elle questionne la responsabilité et la destinée humaine et poursuit son exploration sur les tensions entre l'éphémère et l'immuable, l'artificiel et le naturel.
Le Transmutant
2022
Matériaux divers
Collection de l'artiste, courtesy galerie Ceysson & Bénétière
Boris Orlov
Un poisson mange un tout petit sous-marin russe. En référence à Spinoza, philosophe du 17e siècle, qui a abordé la notion de loi du plus fort, l'image d'un grand poisson mangeant un plus petit, utilisée dans cette œuvre, évoque le désir de conquête.
Critique à l'égard de son pays, l'Union soviétique, l'artiste Boris Orlov imagine cette ceuvre au milieu de la guerre froide, en 1973, quand il travaille dans son atelier rue Rogov qui est alors l'un des centres de la culture non officielle à Moscou.
Né en 1941 à Khimki (Russie, alors URSS), Boris Orlov vit et travaille à Moscou où il étudie la sculpture à l'école supérieure d'art industriel Stroganov en 1961-1966. Il appartient à une génération qui pouvait avoir accès aux mouvements contemporains de l'art occidental en lisant des magazines étrangers dans certaines bibliothèques soviétiques. Associé au « Sots Art » (un art politique créé en Russie soviétique), il intègre dans ses sculptures des éléments de la propagande et du symbolisme soviétiques qu'il réinterprète avec ironie et satire.
Sous-marin
1973
Bois et carton peints, métal
Don de Larissa et Wladimir Fudim, 2018 Collection Musée national d'art moderne, Centre Pompidou, Paris AM 2018-64
David Renaud
lle Amsterdam (F) 37°50' Sud/77°32' Est 2006
Série XI, 4. échelle 1/25 000 Peinture acrylique et carte topographique marouflée sur bois Collection de l'artiste, courtesy galerie Anne Barrault
Detail de l'oeuvre precedente
Laurent Grasso
A quoi ressemblera le monde post-humain ? Comment révéler un monde invisible auquel nous n'avons pas accès ? Le film Artificialis de Laurent Grasso imagine un territoire hybride, post- anthropocène, dans lequel les repères spatio-temporels se dissolvent. A l'aide d'instruments de captation avancés, tels les scanners LIDAR et les caméras hyperspectrales, l'artiste génère des images qui remettent en question le réel. Décrit par Grasso comme un « film-machine »>, Artificialls évolue comme un code, puisant des informations dans le monde comme dans une base de données pour mettre en lumière des lieux où la nature a muté en raison de l'impact humain. Le musicien Warren Ellis a composé la bande sonore en regardant le film en temps réel, ajoutant une puissance mystérieuse au film, tandis que les créations graphiques de M/M lui confèrent une dimension futuriste.
Né en 1972 à Mulhouse, Laurent Grasso vit et travaille à Paris et à New York. Il crée des films, des sculptures, des tableaux et des photographies qui immergent le public dans un monde d'incertitude troublant, au croisement de temporalités, de géographies et de réalités hétérogènes.
Artificialis 2020
Installation audiovisuelle Durée: 27'33"
Collection Musée national d'art moderne,
Centre Pompidou, Paris
Réalisé à l'invitation du musée d'Orsay, ce film a bénéficié du généreux soutien de la société des American Friends of the Musée d'Orsay et de la collaboration exceptionnelle de PERROTIN. AM 2021-392


















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