Une année révolutionnaire
"Adieu 1789, année sans pareille"...
À plus de deux siècles de distance, les mots de l'écrivain Louis-Sébastien Mercier convoquent la même imagerie : 1789, année de la prise de la Bastille et de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, serait la glorieuse année de la Révolution tout entière. L'année pendant laquelle Paris se serait définitivement imposée comme la capitale des Lumières et des révolutions.
Face à la clarté de "89", "93" apparaît bien plus ténébreuse et embarrassante. À peine achevée, la longue année qui s'écoule du printemps 1793 jusqu'à l'été 1794 a en effet trouvé un nom : la "Terreur". Fabriqué pour des raisons politiques, le mot évoque la transition autoritaire du nouveau régime républicain. Pourtant, les années 1793 et 1794 sont aussi ce que d'autres, confiants dans leur capacité à réinventer l'histoire, ont appelé "l'an II", daté du 22 septembre 1793 au 21 septembre 1794 : une année de rupture avec le passé et de relance des utopies révolutionnaires. C'est cet héritage contrasté qu'il s'agit ici d'arpenter, dans le foisonnement artistique, sensible et intellectuel de ce temps de crise. « Révolutionnaire », l'année 1793- 1794 l'est à double titre. Elle l'est car une partie des Parisiennes et des Parisiens la vivent comme un temps d'utopies et d'expériences politiques qui font brèche à la désespérance. Mais elle l'est aussi car le mot désigne, selon la langue de l'époque, les mesures provisoires d'exception qui pèsent lourdement sur les vies collectives et individuelles.
Calendrier républicain retenu pour la salle de la Convention nationale
Philibert-Louis Debucourt
1793
Aquatinte
Paris, musée Carnavalet - Histoire de Paris
Un nouveau régime: la République
Le 21 septembre 1792, la royauté est abolie en France. Cependant, la République n'est pas proclamée. Ce n'est qu'après coup, le
24 octobre 1793, que les députés choisissent la date du 22 septembre 1792 comme acte de naissance du calendrier républicain. Entre 1793 et 1794, la République s'invente en plein brouillard, sans programme ni définition claire, dans une France que la Révolution ne cesse de transformer. Capitale aussi incontestée que fragile, Paris est en quelque sorte la vitrine de ces métamorphoses. Aux Tuileries, la Convention nationale, comme on appelle la nouvelle Assemblée, s'impose comme le lieu des pères fondateurs, chargés de la fabrique des lois et de la Constitution. Mais le nouveau régime, c'est également un univers matériel qui façonne la première culture républicaine française, depuis les modes vestimentaires jusqu'au comptage du temps, en passant par les grandes fêtes, les affiches, les effigies, les projets architecturaux, le culte des martyrs de la Liberté ou les nouvelles cartes de France.
Papier peint d'une salle du Comité de salut public, «République française, Liberté, Egalité »
Papier de tenture découvert sous plusieurs couches d'autres papiers de tenture, dans le pavillon de Flore, lors de sa démolition, en août 1862
Gouache, impression à la planche sur papier vergé chiffon rabouté Paris, musée Carnavalet - Histoire de Paris
Organe central du gouvernement révolutionnaire, le Comité de salut public est situé dans l'aile sud du palais des Tuileries, au sein du pavillon de Flore. Mis au jour sous le Second Empire, ce papier peint est une des rares traces de la décoration de ce lieu majeur dont il n'existe pourtant, à l'heure actuelle, aucune représentation fiable. La solennité de l'or et l'autorité des faisceaux de licteurs s'associent à la devise républicaine et aux symboles révolutionnaires que sont le bonnet phrygien, les cocardes et le tricolore
Portrait de Bertrand Barère (membre du Comité de salut public du 6 avril 1793 au 1er septembre 1794 [15 fructidor an II], également rapporteur à la Convention)
Jean-Louis Laneuville (1756-1826)
Après 1793
Huile sur toile
Brême (Allemagne), Kunsthalle
Ce portrait fut longtemps attribué à Jacques-Louis David. L'auteur de la confusion? Barère lui-même, soucieux d'associer son image à celle du fameux artiste. Peint après l'exécution de Louis XVI, le tableau glorifie Barère, alors président de la Convention nationale. Laneuville saisit le député au moment où il prononce son "Discours sur le jugement de Louis Capet" (4 janvier 1793). Une main sur ses papiers, l'autre sur la hanche, le regard planté dans celui du spectateur, Barère incarne l'héroïsme viril que les républicains érigent alors en modèle.
Ce Gouvernement est représenté sous la figure d'un Diable écorché tout vif, accaparant le Commerce et revetu de toutes les décorations Royal, le Portrait du Roi se trouve au derriere du Gouvernement lequel vomit sur son Peuple une multitudes d'impôts avec lesquelles il le foudroye. Cette prérogative est attaché au Sceptre
et à la Couronne.
George Roi d'Angleterre commande en personne l'élite de son Armée
Caricatures réalisées à la demande du Comité de salut public
Jacques-Louis David (1748-1825)
Après septembre 1793
Eaux-fortes coloriées
Paris, musée Carnavalet
Portrait du Conventionnel Jean-Baptiste Milhaud (1766-1833), député du Cantal
Entourage de Jacques-Louis David (1748-1825)
Vers 1793
Huile sur toile
Déposé par le musée du Louvre au musée de la Révolution française, domaine de Vizille, département de l'Isère
Parce qu'il a été attribué à David, le tableau est devenu plus célèbre que le modèle: Jean-Baptiste Milhaud, un modeste député du Cantal. Sa pose exprime la dignité qu'inspirent les représentants du peuple. Revêtu de son uniforme de commissaire aux armées, moustachu, Milhaud incarne une certaine vision de la virilité républicaine. Successivement envoyé dans les Ardennes, dans le Rhin puis dans les Pyrénées-Orientales, il y relaie les décisions prises à Paris parmi les autres agents locaux de la République.
Marat assassiné (réplique par l'artiste d'un tableau original, offert par le peintre à la Convention le 14 novembre 1793, et actuellement conservé à Bruxelles)
Jacques-Louis David (1748-1825)
1794
Huile sur toile
Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
Le Peletier de Saint-Fargeau sur son lit de mort, d'après Jacques-Louis David
(La Convention nationale décrète le 29 mars 1793
qu'une reproduction du tableau original sera gravée sous le contrôle de l'artiste, et envoyée à chaque département.)
1793
Gravure au burin sur cuivre
Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie
Le 20 janvier 1793, le député Louis-Michel Le Peletier de Saint-Fargeau est assassiné car il a voté la mort du roi. Deux mois plus tard, David livre le tableau de l'événement à la Convention. Étendu, menacé par la pointe d'un glaive, le député ressemble à un martyr antique. Pendant plus d'un an, ce tableau est accroché avec le Marat assassiné derrière le président de l'Assemblée. Emporté par David dans son exil bruxellois de 1816, il est ensuite vendu à la fille de Le Peletier qui l'aurait fait détruire afin d'effacer la mémoire de son père régicide. Ce tableau est néanmoins connu par un dessin et une gravure.
Masque mortuaire de Marat
Claude-André Deseine (1740 - 1823)
Tirage positif en plâtre d'un moulage sur nature suivant le décret du 6 août 1793
Paris, musée Carnavalet
Jacques-Louis David, représenter la République
"Où es-tu, David ? Tu as transmis à la postérité l'image de Le Peletier, mourant pour la patrie, il te reste un tableau à faire !" : interpellé en pleine Assemblée le 14 juillet 1793, au lendemain de l'assassinat du journaliste et député Jean-Paul Marat, Jacques-Louis David livrera Marat assassiné quelques semaines plus tard, marquant à la fois l'histoire de la Révolution française et l'histoire de l'art. Déjà admiré avant 1789, David, élu député de Paris à la Convention nationale et membre du club des Jacobins, s'impose comme le principal peintre, scénographe et metteur en scène de la République en 1793 et 1794. Sous sa main, les arts sont mobilisés pour façonner un nouvel esprit public.
La République française
Jean-Baptiste Wicar (1762-1834)
Huile sur toile
Musée de la Révolution française, domaine de Vizille,
département de l'Isère
Achat avec l'aide du FRAM Auvergne-Rhône-Alpes
Le 19 avril 1793, un grand écusson est accroché dans le bâtiment de la représentation française de la ville italienne de Florence. Il s'agit vraisemblablement de la première représentation de la République. En guerre avec une partie de l'Europe, la France veut imposer sa nouvelle image. Suivant les consignes officielles, Jean-Baptiste Wicar peint une figure féminine à la fois libre, généreuse et puissante, capable de se défendre comme d'ouvrir ses bras aux peuples privés de liberté.
Le représentant du peuple,
projet de costume
Jacques-Louis David (1748-1825)
1794
Plume, encre noire, aquarelle sur papier vergé
Paris, musée Carnavalet - Histoire de Paris
La Fête de l'Unité et de la Réunion sur la place de la Révolution (actuelle place de la Concorde)
Pierre-Antoine Demachy (1723-1807)
Vers 1794
Huile sur toile
Paris, musée Carnavalet - Histoire de Paris
Torchère de cérémonie en plein air
(identifiée à côté du cercueil de Le Peletier de Saint-Fargeau, place des Piques, le 24 janvier 1793, et de la fontaine de la Régénération, le 10 août 1793)
D'après un modèle de Jacques-Louis David (1748-1825) 1793-1799
Bois sculpté peint façon bronze
Paris, Mobilier national
Portrait de Marie-Jean Hérault de Séchelles (1759-exécuté le 5 avril 1794), principal rédacteur de la Constitution, (exposé au Salon de l'an II)
Jean-Louis Laneuville (1756-1826)
1793
Huile sur toile
Paris, musée Carnavalet - Histoire de Paris
Veste dite "carmagnole"
Vers 1793
Drap de laine et chanvre, doublure en toile de chanvre Paris, collection NBC/Bruno Ledoux
La carmagnole est une veste coupée en rond qui descend un peu au-dessous de la taille. Elle tire son nom de La Carmagnole, une chanson composée pendant l'été 1792 au moment de la chute de la monarchie. Surtout portée par les artisans, cette veste populaire de laine et de chanvre devient un vêtement politique : en préférant la veste et le pantalon à l'habit et à la culotte, plus sophistiqués, les "sans-culottes" se démarquent ainsi au quotidien de l'ancienne noblesse et de la bourgeoisie
Personnes suspectes arrêtées en raison de leur costumes
Anonyme
Portrait d'un officier de police municipal
La garde nationale
Qui incarne mieux la Révolution parisienne que la garde nationale ? Créée dès 1789, elle est chargée de contenir le peuple mais aussi de protéger Paris des contre-révolutionnaires et de confier l'ordre public aux habitants << honorables ». Si le service est obligatoire, il est donc aussi une source de fierté et de distinction. En 1793, la garde nationale se démocratise et devient le fer de lance de la Révolution populaire : Antoine Joseph Santerre, fameux brasseur du faubourg Saint-Antoine, est un de ses chefs les plus emblématiques. Au soir de la Révolution, d'anciens gardes nationaux conserveront leurs uniformes tricolores, leurs fusils et leurs piques comme de précieuses reliques.
Portrait de François Hanriot, commandant de la garde nationale
Portrait of François Hanriot
Georges-François-Marie Gabriel (1775-1865)
Vers 1794
Pierre noire sur papier vergé
Paris, musée Carnavalet - Histoire de Paris
Réalisé après l'exécution de Robespierre et de ses alliés à l'été 1794, ce portrait fait partie d'une série que Gabriel consacre aux responsables supposés de la Terreur. Son modèle est François Hanriot, commandant en chef de la garde nationale de Paris (mai 1793 - juillet 1794) à la suite d'Antoine Santerre. Gabriel le dessine de profil, selon les codes de la physiognomonie : une pseudoscience proposant de lire le caractère des individus à travers la forme et les traits de leur visage. Vingt ans avant de dessiner les profils d'aliénés à la Salpêtrière, Gabriel esquisse une analyse pathologique de la Révolution.
Placard affiché
(Le 29 mars 1793, la Convention nationale décrète que tous les propriétaires ou principaux locataires doivent afficher à l'extérieur de leurs maisons: leurs noms, prénoms, surnoms, âges et professions)
Politiques économiques
Comment fabriquer l'égalité dans une capitale d'environ sept cent mille habitants en proie à la guerre et à la guerre civile ? En 1793 et 1794, il ne s'agit plus seulement, comme en 1789, de libérer le commerce de ses entraves: l'économie doit désormais se mettre au service des politiques d'égalité. La municipalité parisienne se trouve au cœur d'une administration complexe, chargée de réguler les prix et les salaires, de gérer la pénurie et de multiplier les politiques de solidarité. Ces mesures permettent de limiter les souffrances des classes populaires. Elles se financent en partie par les confiscations des biens des << ennemis de la République »
Échange de la monnaie métallique
en assignats, Décret n° 2084 de la Convention nationale du 28 nivôse an II
Créés pour remédier au manque de monnaie métallique, les assignats sont un moyen de paiement en papier. Ils sont «< assignés » : celles et ceux qui les acceptent savent qu'ils sont garantis par les biens mobiliers ou immobiliers que la République confisque à l'Église, aux nobles exilés ou au Domaine royal. Avec la guerre, les liquidités sont de plus en plus rares: imprimés en très grand nombre, les assignats perdent de la valeur. Les prix s'envolent. Les assignats deviennent le symbole d'une révolution qui s'emballe
Scène d'un paysan vendant ses assignats auprès d'un changeur à Paris
Jean-Baptiste Lesueur (1749-1826)
Vers 1793-1794
Réjouissances à l'annonce de l'abolition de l'esclavage, 30 pluviôse an II (18 février 1794)
Marionnettes :
cantinière, soldat et officier
Puppets: sutler, soldier and officer
Fin 18e siècle
Bois polychrome, yeux de verre, velours de soie, lin, laine, buffleterie, sergé de coton, boutons en alliage cuivreux, taffetas de soie, toile de coton imprimé
Paris, musée Carnavalet - Histoire de Paris
Dans les villes et surtout à Paris, la succession des événements et des changements soudains nourrit une très forte demande d'information. Entre divertissements et médias, les spectacles de marionnettes remplissent en partie ce rôle. Sur les boulevards, sur les places, dans les marchés, les cabarets ou les foires, ils mettent en scène les figures de la nation en révolution, comme le garde national, le soldat ou la cantinière.
Portrait
de Marie-Joseph Chénier
(1764-1811)
Anonyme
Vers 1794
Huile sur toile
Paris, musée Carnavalet - Histoire de Paris
Frère du poète André Chénier, Marie-Joseph Chénier est un fameux dramaturge. Dès 1789, sa pièce Charles IX, comprise comme une critique du roi, fait scandale. Élu député de Seine-et- Oise, il consacre ensuite son action politique à l'Instruction publique. Auteur de nombreuses créations dont le Chant du départ, il s'élève aussi contre les destructions des livres et du patrimoine culturel en général. Ce tableau traduit la fougue politique et l'énergie créatrice de celui qui, à l'été 1794, voit son frère condamné à mort.
Cultures sonores
Des chanteurs de la rue Saint-Denis à ceux de l'Opéra, la musique est une activité bien plus courante qu'aujourd'hui. En 1793 et en 1794, les chants et les sons des instruments colorent l'ambiance des fêtes, mais scandent également les soulèvements, y compris dans les pires moments de violence. Capitale de la création artistique, Paris est aussi celle des nouvelles institutions musicales, chargées de modeler l'univers sonore de la République. C'est notamment la mission de l'École de musique municipale, ouverte depuis 1791 pour former les instrumentistes de la musique de la garde nationale, puis, à partir du 8 novembre 1793, de l'Institut national de musique dirigé par François Joseph Gossec.
L'Auteur à ses occupations
Marie-Nicole Vestier, citoyenne Dumont
(1767-1846)
1793
Huile sur toile
Musée de la Révolution française, Domaine de Vizille- Département de l'Isère
Achat avec l'aide du FRAM Auvergne-Rhône Alpes
Avant 1789, le Salon de peinture est la vitrine des artistes officiels de l'Académie royale. En 1793, cette dernière est supprimée. Tous les artistes sont désormais autorisés à exposer, même si l'art doit rester républicain. Parmi les sept cents oeuvres du Salon de l'an II, les images des "journées révolutionnaires", les allégories politiques et les portraits des « grands hommes » attirent les regards. Quelques
femmes artistes comme Émilie Bounieu ou Julie Charpentier parviennent à y participer, non sans mal
de la Bastille, le 14 juillet 1789,
arrestation du gouverneur
M. de Launay
Charles Thévenin (1764-1838)
1793
Huile sur toile
Paris, musée Carnavalet
Dé patrimonialiser
À partir de 1789, le rejet des signes rappelant l'ordre féodal ou la domination nobiliaire se traduit de différentes manières : opérés dans la rue lors des insurrections ou réalisés de manière légale et organisée, les enlèvements, les destructions ou les démolitions reconfigurent le décor de Paris. En 1793 et 1794, ces gestes s'étendent aux signes de la royauté et de la religion. Les biens des ennemis de la République, des anciens palais princiers et institutions religieuses sont saisis. Beaucoup de biens culturels sont détruits ou pillés. Mais beaucoup d'autres sont également protégés et conservés, alimentant les collections des toutes premières politiques publiques du patrimoine.
La Violation des caveaux des rois à la basilique de Saint-Denis en octobre 1793 Breaching The Kings' Vaults at the Saint-Denis Basilica in October 1793
Hubert Robert (1733-1808)
Vers 1793
Huile sur toile
Paris, musée Carnavalet - Histoire de Paris
Pied du gisant de Charles de France, comte de Valois (1270-1325)
Le gisant a été retrouvé lors de fouilles archéologiques à proximité du couvent des Jacobins
première moitié du 14ème siècle
Marbre
Paris, musée Carnavalet - Histoire de Paris
Sculpté au 14° siècle, le gisant de Charles de Valois, père du roi Philippe VI (1293-1350), est conservé dans l'église du couvent des Jacobins, rue Saint-Jacques. Après 1795, il est transporté au musée des Monuments français. Le pied a probablement été coupé en 1793 ou en 1794, au moment où l'image du corps des princes et des rois << blesse les yeux >> des républicains les plus radicaux, selon l'expression alors en usage
La fête de l'Être suprême
Le 8 juin 1794, la fête de l'être suprême est célébrée à Paris. Les autorités tentent de s'appuyer sur le lien religieux pour attacher les citoyens à la République. Au culte des martyrs de la Liberté et à celui de la Raison s'ajoute désormais celui de l'être suprême, dieu d'une religion naturelle, universelle et accessible. Organisée par Jacques-Louis David, la fête parcourt Paris, célébrée comme la ville de la Régénération. Aux Tuileries, Maximilien Robespierre met le feu à la statue de l'Athéisme. Au Champ-de-Mars, une montagne célèbre la puissance naturelle du peuple en révolution. Ce culte ne dure pas. Mais il montre quel point Paris fut rêvée comme la capitale d'une nouvelle religion civique.
Vue du jardin national et des décorations, le jour de la fête de l'Être Suprême, le 20 prairial an II (8 juin 1794)
Anonyme
1794
Eau-forte coloriée
Paris, musée Carnavalet
La Justice:
de l'ordinaire à l'exception
«Le Tribunal extraordinaire de Paris est révolutionnaire. » Pour le Journal de Paris, il est évident que la capitale de la République est le siège de la justice. Une justice aussi attendue que redoutable: elle est chargée, depuis le printemps 1793, de juger les crimes politiques, sans appel possible. Cette justice d'exception, dérogatoire au droit commun, ne correspond pas du tout aux objectifs initiaux des révolutionnaires de 1789. Elle est justifiée par la nécessité d'être « terribles pour dispenser au peuple de l'être >>: par cette phrase devenue fameuse, Georges Jacques Danton sous-entend que cette justice devra, « le moins mal qu'il se pourra », enrayer le cycle de la vengeance. En un an et demi, un prévenu sur deux est condamné à mort. Au Palais de Justice, les audiences ordinaires succèdent aux grands procès politiques de Jean-Paul Marat, de Charlotte Corday, d'Olympe de Gouges, des Girondins, des Hébertistes et surtout de Marie-Antoinette, qui passionnent l'opinion autant qu'ils sèment l'effroi.
Jugement de Marie-Antoinette
à g., Hébert, substitut du procureur de la Commune de Paris, et Fouquier-Tinville, accusateur public tenant l'acte d'accusation), 24 vendémiaire an II (15 octobre 1793)
Marie-Antoinette,
la fin d'une reine
Versailles a été l'écrin de Marie-Antoinette, Paris sera son tombeau. Depuis que la famille royale a été obligée de s'installer aux Tuileries, en octobre 1789, la reine s'oppose de plus en plus à la Révolution en cours. Arrêtée le 10 août 1792, elle est incarcérée au Temple puis à la Conciergerie, où elle est gardée à vue dans sa cellule pendant soixante-seize jours. Le 16 octobre 1793, elle est jugée puis guillotinée. Ses restes, comme ceux de Louis XVI, sont inhumés au cimetière de la Madeleine. Authentiques ou fabriqués, de nombreux objets lui ayant appartenu ont été conservés puis transmis comme de véritables reliques, portant le souvenir du martyre de la dernière reine de France du 18e siècle.
Charlotte Corday, assise,
portrait réalisé pendant son procès, au Tribunal révolutionnaire le 16 juillet 1793
Jean-Jacques Hauer (1751-1829), commandant en second du bataillon de la garde nationale de la section du Théâtre-Français en 1793
Pierre noire et estompe sur papier
Versailles, musée Lambinet
Le 13 juillet 1793, Marie Anne Charlotte de Corday d'Armans, dite Charlotte Corday, assassine le journaliste et député Jean-Paul Marat. D'origine nobiliaire, cette sympathisante des Girondins est convaincue qu'il est un des principaux responsables de la violence politique. En prison, elle pose pour Jean-Jacques Hauer, garde national de la section du Théâtre-Français, qui a participé à son arrestation. Le dessinateur ne livre pas seulement un des portraits les plus fiables de la meurtrière, il transmet aussi la fascination qu'elle inspire aussitôt.
L'élimination des Girondins
Les Girondins sont le premier groupe politique à faire l'objet d'une répression collective, au printemps puis à l'automne 1793. Qui sont-ils vraiment ? Ceux que l'on appelle alors les « Brissotins », du nom de leur leader Jacques Pierre Brissot, député d'Eure-et-Loir, forment un groupe peu cohérent qui, au maximum, compte un peu moins de deux cents hommes. Oscillant entre la monarchie constitutionnelle et la république modérée, favorables à la guerre, ceux-ci, accusés de faire le jeu de la Contre-Révolution, sont proscrits de la Convention nationale début juin. Ceux qui sont arrêtés sont traduits devant le tribunal révolutionnaire le 30 octobre 1793, lors d'un procès retentissant.
Les derniers combats
d'Olympe de Gouges
En 1793, Olympe de Gouges est une femme de lettres reconnue, engagée pour les droits des femmes mais aussi des esclaves noirs. En 1791, elle a publié la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne : tiré à seulement cinq exemplaires, le texte qui dénonce l'exclusion des femmes est aujourd'hui mondialement célèbre. En 1793, Olympe de Gouges est isolée : opposée à tous les radicaux, qu'ils soient monarchistes ou républicains, elle vit clandestinement chez sa domestique, sur l'île de la Cité. Le 20 juillet, elle est arrêtée devant les grilles du Palais de Justice pour avoir rédigé une affiche virulente contre les Montagnards. Le 3 novembre suivant, elle est exécutée
Prisons et échafauds
En 1789, la Révolution commence par la libération de nombreux prisonniers, considérés comme des victimes du despotisme ou de la société d'ordres. Quatre ans plus tard, en 1793, les prisons débordent à nouveau, si bien que l'on doit ouvrir des pensions privées. Les contemporains documentent aussitôt les dures réalités carcérales du séjour des femmes et des hommes ciblés par les tribunaux ordinaires de Paris ou par la justice d'exception. Dans les cellules de l'Abbaye, Saint-Lazare, Sainte-Pélagie, du Luxembourg mais aussi de la Conciergerie, la détresse et l'indignation inspirent une vaste production d'écrits et d'images. Certains lieux, et en particulier le Temple, où on laisse mourir le jeune Louis Charles, Dauphin de France, marquent les esprits. Toutefois, c'est la guillotine et ses exécuteurs, les Sanson, qui hantent le plus les imaginaires. Cette nouvelle machine devient le symbole du retournement de la Révolution contre ses propres principes, et des excès de la révolution parisienne.
Portrait de Joseph Cange, commissionnaire de la prison Saint-Lazare
Pierre-Nicolas Legrand de Sérant (1758-1829)
1795
Huile sur toile
Musée de la Révolution française, domaine de Vizille,
département de l'Isère
Achat avec l'aide du FRAM Auvergne-Rhône-Alpes
Connu pour avoir aidé en secret la femme et les enfants d'un détenu, Joseph Cange devient un héros populaire. Après l'été 1794, alors que la légende noire de la Terreur et de ses responsables est en train de s'écrire, son geste raconte une histoire rassurante : tous les acteurs de la répression judiciaire ne sont pas des monstres, il est donc possible de renouer des liens avec eux dans la nouvelle République qui se dessine. Héros de pièces de théâtre, Cange inspire plusieurs portraits dont celui-ci, soulignant l'humanité ordinaire du modèle.
Corridor de la prison Saint-Lazare
Hubert Robert (1733-1808; emprisonné à Saint-Lazare du 31 janvier au 4 août 1794) 1794
Huile sur toile
Paris, musée Carnavalet
Hubert Robert,
peintre de la mélancolie
Spécialiste de la peinture de paysage, Hubert Robert est fasciné par la fuite du temps et la chute de la civilisation. Les Lumières sont aussi ce moment de doute: la peinture des ruines de Rome ou des églises en démolition invite à méditer sur le sens d'une inquiétante modernité. La Révolution ne fait qu'augmenter ce sentiment. Entre l'enthousiasme et la peur, il peint la démolition de la Bastille ou la fête de la Fédération, avant d'être incarcéré dans les prisons de Sainte-Pélagie puis de Saint-Lazare, de l'automne 1793 à l'été 1794. En cellule, il continue de peindre sa vision d'une histoire en clair-obscur, livrant des scènes de mélancolie ou de divertissement, toujours attentif aux signes du basculement des temps.
Récréation des prisonniers à Saint-Lazare:
la partie de ballon
Hubert Robert (1733-1808; emprisonné
à Saint-Lazare du 31 janvier au 4 août 1794)
1794
Huile sur toile
Paris, musée Carnavalet
Le Peintre dans sa cellule
1793-1794
Encres brune et noire, aquarelle sur traits de pierre noire
sur papier vergé
Paris, musée Carnavalet
Portrait de Louis XVII (1785-1795) à la prison du Temple, signé et daté << Vien fils 1793 » (portrait peint sur ordre de la Convention en 1793)
Joseph-Marie Vien le Jeune
(1761-1848)
1793
Huile sur toile
Paris, musée Carnavalet
Le Dauphin au Temple
À la mort de son frère aîné, survenue le 4 juin 1789, le Dauphin Louis Charles de France devient l'héritier du trône. Il incarne l'espoir des royalistes, qui accusent Louis XVI de n'avoir pas su défendre le trône face à la Révolution. Incarcéré avec sa famille au Temple, le jeune Louis Charles devient Louis XVII pour celles et ceux qui refusent de voir la monarchie abolie, surtout après l'exécution de son père, le 21 janvier 1793. Âgé de huit ans, l'enfant fait l'objet d'une riche iconographie, dans laquelle il apparaît en martyr, notamment après son décès, survenu en prison le 8 juin 1795. Son geôlier, le cordonnier Antoine Simon, devient au contraire l'archétype du sans-culotte cruel et fanatique.
Vue du jardin du Luxembourg à Paris Jacques-Louis David (1748-1825), emprisonné au Luxembourg d'août à décembre 1794
1794
Huile sur toile
Paris, musée du Louvre, département des Peintures
C'est le seul paysage que l'on connaît du peintre David. Incarcéré à la maison d'arrêt du Luxembourg, le fameux scénographe des fêtes de la Révolution est mis au secret et passe son temps à regarder par la fenêtre. Sur ce tableau, il représente ce que le journaliste Louis-Marie Prudhomme décrit dans son Histoire impartiale des Révolutions de France: «Une enceinte de planches de bateaux interceptait toute communication entre les jardins et le palais. >> Véritable sujet de la composition, l'épais feuillage des arbres invite à l'évasion.
Portrait d'André Chénier
(1762- exécuté le 25 juillet 1794),
peint à Saint-Lazare »,
le 17 juillet 1794 (29 messidor an II) Joseph-Benoit Suvée (1743-1807)
Huile sur toile
Paris, collection particulière
Dès 1789, le poète André Chénier est l'incarnation même de l'artiste engagé. Pourtant, progressivement, l'auteur de l'ode au serment du Jeu de paume (1791) se retourne contre la Révolution. Il est arrêté et incarcéré à la prison Saint-Lazare, où il croise la route de Jean-Baptiste Suvée. Les bras croisés, le regard fier, le poète prend la pose le 17 juillet 1794 (29 messidor an II) et transmet à la postérité une figure qui le rendra fameux après sa mort: celui de l'artiste sacrifié pour ses opinions politiques.
Thermidor an II :
le tournant de l'été 1794
En thermidor an II (mi-juillet - mi-août 1794), une partie des Montagnards, alliés à d'autres députés, cherchent à sortir de la dynamique répressive dans laquelle la République s'est engagée au printemps 1793. Pour certains, il est temps d'amorcer une transition vers un régime capable de mieux respecter les libertés et de contenir plus efficacement le peuple. Pour y arriver, il s'agit de trouver des coupables et d'imposer une réécriture de l'histoire. Dénoncés comme les seuls responsables de ce qui est pour la première fois appelé la "Terreur", Robespierre et ses proches sont les cibles prioritaires de cette campagne d'epuration au cours de laquelle naissent mille légendes
Portrait de Saint-Just
(1767- exécuté le 28 juillet 1794)
Anonyme
Vers 1793-1794
Eau-forte en manière de crayon
Paris, musée Carnavalet
Nuit du 9 au 10 Thermidor an II
(27 au 28 juillet 1794) à l'Hôtel de Ville
Jean-Louis Prieur
(1759 - exécuté le 7 mai 1795)
Pierre noire, estompe, plume et encre noire, craie blanche sur papier vergé
Paris, musée Carnavalet - Histoire de Paris
Les images des 9 et 10 thermidor an II (27-28 juillet 1794) forgent la légende de la "chute " de Robespierre. Prieur dessine l'arrestation comme un moment dramatique. À la tête des troupes de la Convention, Paul Barras désigne les hommes retranchés à l'Hôtel de Ville comme des factieux. Robespierre a la mâchoire fracassée par un coup de pistolet. D'autres sont blessés ou morts. La gravure se situe le lendemain : Robespierre gît sur la table de l'antichambre du Comité de salut public avant son exécution
Une machine controversée : la guillotine
Dès 1793, certains la surnomment «> ou même « la sainte Guillotine ». Pourtant, elle est devenue le symbole de la violence révolutionnaire. Lorsqu'en 1789, le docteur Guillotin propose d'adapter des machines existantes, il est salué comme l'un de ceux qui humaniseront et égaliseront la peine de mort. Auparavant, seuls les nobles avaient le privilège d'avoir la tête tranchée. Les promoteurs de celle que l'on appelle la « guillotine » disent aussi que, contrairement à la hache du bourreau, la lame ne rate jamais son coup et ne fait pas souffrir inutilement. Cependant, en 1794, l'objet des Lumières est devenu l'emblème de la «< machine de Terreur » dont certains dénoncent l'existence.
Robespierre guillotinant le bourreau apres avoir fait guillotiner les Français
Anonyme
(attribué au caricaturiste Hercy)
1794
Eau-forte
Paris, musée Carnavalet
Plus connue aujourd'hui qu'à la fin du 18e siècle, cette estampe illustre le récit de la Terreur qui s'impose pendant l'été 1794. Vraisemblablement publiée après l'élimination de Robespierre et de ses alliés, la gravure fait partie d'un corpus de textes et d'images visant à faire de lui le seul responsable de la répression mise en place en 1793. Piétinant les Constitutions de 1791 et de 1793, Robespierre s'est débarrassé de toute la France et s'apprête à exécuter le seul homme encore vivant : le bourreau
Peines capitales
Fréquemment organisées le jour même du jugement prononcé au Tribunal révolutionnaire, les exécutions à la guillotine changent cinq fois d'emplacement en 1793 et 1794. Comme sous l'Ancien Régime, elles prennent la forme de spectacles: savamment mises en scène, elles déploient une pédagogie de l'effroi pour dissuader les oppositions à la Révolution. Désormais, il ne s'agit plus de faire durer les supplices, mais de démontrer l'inflexibilité du nouvel ordre républicain. Parce qu'elles revêtent de forts enjeux politiques et qu'elles fascinent le public, les exécutions inspirent de nombreuses images et anecdotes, souvent inventées de toutes pièces pour justifier la mise à mort ou, au contraire, la condamner discrètement.
Une exécution capitale, place de la Révolution (actuelle place de la Concorde
Pierre-Antoine Demachy (1723-1807)
Vers 1793-1794
Huile sur papier marouflé sur toile
Paris, musée Carnavalet -
Fer de guillotine blade
18e siècle
Métal, bois, système de poulies
Paris, collection NBC/Bruno Ledoux
Ce fer de guillotine est particulièrement rare et donc précieux, même si les lieux et conditions de son utilisation ne sont pas connus. Massif, l'objet de métal et de bois dégage une impression de puissance: contrairement à la hache, la guillotine a la réputation de ne jamais rater son coup et de ne pas faire souffrir inutilement les condamnés. Paradoxalement, la mécanique infaillible de l'instrument inspire aussi un sentiment d'inhumanité en contradiction avec les idéaux de 1789
Portraits de Georges Danton au Tribunal révolutionnaire (5 avril 1794)
et de Jacques-René Hébert sur la charrette (journaliste, chef de file des Enragés, substitut du procureur de la Commune, exécuté le 24 mars 1794)
Dominique-Vivant Denon
(1747-1825)
1794
Plume et encre noire, sur traits de crayon
Danton sur le chemin de l'exécution, le 5 avril 1794
Attribué à Pierre Alexandre Wille (1748-1837)
1794
Sanguine sur papier vergé
Paris, musée Carnavalet
Par-delà les légendes
Situées au cœur de la Révolution française, de ses utopies mais aussi de ses contradictions et de ses débordements, 1793 et 1794 ne sont pas encore sorties de l'épais brouillard de légendes qui les entourent. Il est souvent difficile de démêler le vrai du faux. Le matériel qui nous est parvenu de cette période est aujourd'hui réinterrogé dans les laboratoires de recherche. Il porte les nombreuses marques des silences, des effacements et des reconstructions que les combats de mémoire ont longtemps motivés. Bonnets phrygiens effacés, noms de rue martelés, statues décapitées, croix démolies, reliques inventées, images recomposées, archives falsifiées : si cet inventaire témoigne de l'encombrant héritage de cette année révolutionnaire, il se prête aussi, plus de deux siècles après, à une relecture dépassionnée.
La Liberté
(saisie révolutionnaire au Club des Jacobins après sa fermeture le 12 novembre 1794)
Jeanne-Louise, dite Nanine, Vallain (1767-1815; active entre 1798 et 1810, l'artiste est admise à la Commune générale des Arts en octobre 1793)
1794
Huile sur toile
Déposé par le musée du Louvre au musée de la Révolution française, domaine de Vizille, département de l'Isère
La plupart du temps, les allégories féminines de la Liberté sont peintes par des hommes. Vraisemblablement exposé au club des Jacobins, ce tableau d'une femme peintre, Jeanne-Louise, dite Nanine, Vallain, défend une vision sereine, fondée sur les armes, l'autorité et la loi. Sur la pierre, les dates du 14 juillet et du 10 août, la devise "À nos frères morts pour elle" ou encore la pyramide proposent une brève histoire de la liberté. Une histoire aussi bien ancrée dans le temps court de la Révolution que dans le temps long de l'humanité.


















































Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire