jeudi 30 juillet 2026

Giovanni Segantini au musée Marmottan en mai 2026

Une retrospective sympathique


UN AUTODIDACTE TALENTUEUX
La carrière artistique de Segantini débute en 1875. Son apprentissage scolaire est bref: deux ans aux cours du soir de l'académie de Brera à Milan, et deux ans aux cours réguliers de jour. Se présentant comme autodidacte, il apprend néanmoins l'essentiel seul, au contact des milieux d'avant-garde milanais, après 1878.
Dans une Italie récemment devenue un État uni et encore marquée par les écoles régio-nales, il s'inspire des scapigliati lombards, groupe de peintres bohémiens italiens qui prônent une peinture moderne, à la touche fluide et aux couleurs nuancées. Malgré ses dénégations, leur influence transparaît dans ses premières œuvres, à l'image de Ma famille ou de La Fauconnière, œuvres réalisées entre Milan et son premier séjour en Brianza.
À la fin des années 1870, Segantini fait la ren-contre de Vittore Grubicy de Dragon, galeriste et marchand d'art milanais, moment décisif pour l'artiste et sa carrière. À la tête d'une des plus grandes galeries d'art d'Italie avec son frère, Alberto, Vittore devient le marchand de Segantini, l'initie au divisionnisme et favorise le rayonnement international de son œuvre.

"Je veux voir mes montagnes"

Ma famille
La mia famiglia
1881-1882 Huile sur toile Collection particulière
Réalisée à Pusiano, près de Milan, cette œuvre adopte un cadrage audacieux, inspiré de la photographie. Luigia Bugatti (également surnommée "Bice"), sa compagne, y tient leur fils Gottardo et converse avec une jeune femme. C'est à Milan entre 1877 et 1878 que l'artiste rencontre Bice, sœur de Carlo Bugatti, célèbre ébéniste de l'Art nouveau et ami proche de Segantini. Bien que le couple ne se soit jamais officiellement marié en raison de la situation juridique difficile de l'artiste, demeuré apatride toute son existence, il vécut une union heureuse égayée par quatre enfants. Ici, la touche souple et lumineuse révèle l'influence de la Scapigliatura lombarde, courant artistique qui s'affranchit de la tradition académique au profit d'une technique libre.

ΜΟΙ, GIOVANNI SEGANTINI
Giovanni Segantini naît à Arco en 1858 et connaît une enfance marquée par l'abandon, la mort de ses parents et la précarité. Confié à sa demi-sœur qui habitait Milan, arrêté pour vagabondage puis placé en maison de redressement pour mineurs, il apprend le métier de cordonnier avant de partir pour le Trentin où il assistera un demi-frère dans son atelier de photographie. De retour à Milan en 1874, il découvre sa vocation pour la peinture.
Cette première section est consacrée à une série d'autoportraits réalisés à différentes périodes, alors que sa renommée est déjà affirmée du fait de sa participation à d'im-portantes expositions internationales. Ces œuvres traduisent l'évolution de son identité, allant d'une attitude méditative (1890) à une image quasi prophétique (1893). Il y affirme un caractère résolu, nourri par l'isolement volon-taire dans lequel il décide de vivre, en contact avec la nature.

Autoportrait (L'Ours de Savognin)
1890
Fusain sur papier
Gabinetto dei Disegni, Castello Sforzesco, Milan

Autoportrait
1893
Crayon et crayon Conté sur papier
Giovanni Segantini Foundation, Saint-Moritz, dépôt de la Fondation Otto Fischbacher-Giovanni Segantini, Saint-Gall
Ce dessin appartient à une série d'autoportraits d'une grande intensité, proches d'une iconographie, prophétique et magistrale. Exposé en 1902 à Londres à la Grafton Gallery, il a été dédié à son directeur, Francis G. Prange. Dans cette œuvre, l'artiste propose une image à forte portée symbolique, reflétant sa conception spirituelle de l'inspiration artistique. Segantini se met ici en scène en artiste-prophète, inspiré par Albrecht Dürer ou encore Léonard de Vinci, en s'affirmant comme artiste symboliste.

Paysage aux moutons
Paesaggio con pecore 1884
Huile sur toile Museo Vincenzo Vela, Ligornetto

PUSIANO L'ASCENSION VERS L'ALTITUDE
En 1881, Segantini s'installe en Brianza, à Pusiano, proche du lac de Côme, avec sa compagne Luigia Bugatti, surnommée «Bice». Y naissent leurs deux premiers enfants, Gottardo et Alberto.
Soutenu par Vittore Grubicy, à qui il cède l'exclusivité de sa production à partir de 1883 en contrepartie d'une rente, l'artiste traverse une période féconde. Isolé entre Pusiano et Carella, il peint des scènes empreintes de mélancolie comme Effet de lune ou Après l'orage et expérimente les variations pos-sible de la lumière, comme en témoigne La Collecte des cocons et Le Dernier Labeur du jour.
La nature et les paysans remplacent les sujets urbains, dans un esprit proche des œuvres du peintre français Jean-François Millet, dont Segantini connaît certainement la production. Cette période marque également son éman-cipation à l'égard de ses maîtres et modèles, culminant avec les oeuvres Soir, pâturage et Ave Maria à la traversée

La Collecte des cocons
La raccolta dei bozzoli 1882-1883
Huile sur toile Collection Intesa Sanpaolo, Gallerie d'Italia, Milan

La Fauconnière
La falconiera 1880
Huile sur toile Musei Civici, Pavie

Garçon de la Brianza
Ragazzo della Brianza 1881
Huile sur bois
Collection particulière

Canal avec deux enfants en train de pêcher
Canale con due bambini che pescano 1879
Huile sur toile
Collection particulière Markus et Daniela Segmüller, Suisse

Portrait de Leopoldina Grubicy
Ritratto di Leopoldina Grubicy Vers 1881
Huile sur toile Stiftung für Kunst, Kultur und Geschichte, Winterthour

Baiser à la croix
Bacio alla croce 1882
Huile sur toile Stedelijk Museum; Amsterdam, acquis avec le soutien généreux de VVHK
Effet de lune
Effetto di luna 1882
Huile sur toile
Collection particulière

Après l'orage
Dopo il temporale
[1883-1885]
Huile et tempera sur toile
Collection particulière, Courtesy Gallerie Maspes, Milan

Effet de lune. Retour du troupeau
Effetto di luna
1883-1884
Craie et fusain sur papier The Mesdag Collection, La Haye Van Gogh Museum, Amsterdam (Fondation Vincent van Gogh)

Le Dernier Labeur du jour
L'ultima fatica del giorno
1884
Huile sur toile Szépművészeti Múzeum, Budapest
Au centre de cette œuvre, un jeune paysan ploie sous un fagot, saisi dans l'instant de l'effort. Ce tableau évoque la production du peintre français Jean-François Millet, dont l'œuvre est diffusée par la gravure, notamment la plus connue, L'Angélus. Avec ce motif, Giovanni Segantini rend hommage à Millet, régulièrement rapproché de lui par la critique. Apprécié sur le marché de l'art, Le Dernier Labeur du jour a fait l'objet d'une série de dessins qui en reprennent le motif en y ajoutant ou retranchant certains détails. Le contraste entre ombre et ciel crépusculaire fait de la lumière le véritable sujet de ces oeuvres, traduisant la mélancolie et la dignité du monde rural.

Détail du tableau précédent

Le Dernier Labeur du jour
L'ultima fatica del giorno 1892
Crayon Conté gris et noir sur papier Collection particulière, Courtesy Galleria Bottegantica, Milan

La Tonte ou Le Revenu du pasteur
Il Reddito del pastore 1887
Crayon noir sur papier beige Rouen, musée des Beaux-Arts

CAGLIO, UNE ÉTAPE INTERMÉDIAIRE
ASCENSION VERS L'ALTITUDE
800 m.
Lors de son séjour en Brianza, Segantini peint de nombreuses natures mortes, mais c'est à l'été 1885, après s'être installé près de Caglio qu'il produit en plein air l'œuvre monumen-tale la plus représentative de cette période: Soir, pâturage.
La lumière, ses reflets et ses nuances obsèdent déjà l'artiste: les derniers rayons du jour enveloppent paysans et troupeaux d'une mélancolie paisible, évoquant le repos et la magie du crépuscule. Le tableau, acclamé dès son exposition en 1887, sera primé puis acquis par la Galerie nationale d'art moderne de Rome en 1888.
Le dessin présenté ici reprend la composi-tion de cette grande toile, mais Segantini y recrée le paysage en adoucissant montagnes et horizon pour élargir l'espace. Cette œuvre témoigne ainsi de son talent de dessinateur


Vache brune à l'auge
Vacca bruna all'abbeveratoio 1887
Huile sur toile
Galleria d'Arte Moderna, Milan

Soir, pâturage
Alla stanga 1886-1888
Craie noire et blanche sur papier National Gallery, Prague
Conçu peu après la peinture du même nom réali-sée en 1886, ce dessin en reprend le thème pastoral tout en y renouvelant la composition. L'horizon s'abaisse, les mon-tagnes s'estompent, le ciel s'ouvre à une lumière où le soleil et la lune se frôlent. L'œuvre peinte ayant été acquise en 1888 par le ministère de l'Instruction publique italien pour la Galerie nationale d'art moderne de Rome, le dessin a donc été réalisé de mémoire, puis exposé dès 1894. Il témoigne de l'importance des arts graphiques chez Segantini, véritables archives de ses peintures et créations autonomes distinctes des études préparatoires.

Oie suspendue ou Oie blanche
Oca appesa Vers 1886
Huile sur toile Kunsthaus Zurich, don de Genossenschaft zum Baugarten, 1994

SAVOGNIN.
ASCENSION VERS L'ALTITUDE ய ASCE
APPRENTISSAGE D'UNE TECHNIQUE POUR CAPTURER LA LUMIÈRE: LE DIVISIONNISME
À la fin de l'été 1886, Segantini quitte la Brianza et s'installe en Suisse, dans les Grisons, à Savognin. Il est séduit par la lumière et les paysages de ce lieu propice à la création.
Il y loue une grande maison, pouvant accueil-lir le tuteur de ses enfants et la nourrice de sa fille Bianca, née en 1886. Son marchand, Vittore Grubicy, le rejoint en novembre 1886 et l'initie au divisionnisme et aux principes de la décomposition scientifique de la couleur, inspirés des théories sur le mélange rétinien.
Sur les conseils de son marchand, Segantini repeint Ave Maria à la traversée en utilisant le divisionnisme de manière empirique. Il applique de fins filaments de couleurs pures qui intensifient la lumière et la netteté de la première version de cette œuvre, réalisée en 1882. Le tableau deviendra l'une de ses réa-lisations les plus célèbres.
Cette révélation technique devient dès lors son langage exclusif et un moyen d'explorer la réalité au-delà du visible.

Ave Maria à la traversée
Ave Maria a Trasbordo
1888-1890
Fusain et pastel sur papier
Collection particulière

Savognin sous la neige
Savognino sotto la neve
1890
Huile sur toile
Collection particulière, Courtesy Gallerie Maspes, Milan

Mes modèles
I miei modelli
1888
Huile sur toile Kunsthaus Zurich, Vereinigung Zürcher Kunstfreunde, 1975

SAVOGNIN.
ASCENSION VERS L'ALTITUDE
LA DUALITÉ DE L'AMOUR DANS LA NATURE ET L'HOMME
À Savognin, entre 1886 et 1894, Segantini fait corps avec la nature alpine, vécue comme une présence vivante. Montagne, lumière cristal-line, air pur et gestes paysans nourrissent une peinture qui dépasse le naturalisme.
À travers des scènes simples du quotidien et des figures maternelles, comme dans Les Deux Mères, il cherche le lien ancestral entre l'homme et la nature. Il saisit l'archétype de la Grande Mère: l'amour, la fertilité, la protection et les cycles de la vie.
Les années passées à Savognin voient égale-ment s'affirmer l'une des métaphores les plus universelles de sa peinture, en particulier la dualité de l'amour entre l'homme et la nature, comme en témoigne Midi dans les Alpes ou Retour à la bergerie.
La lumière divisionniste, fragmentée en filaments colorés, devient l'outil d'une vision spirituelle: l'image se dématérialise et révèle, au-delà du visible, l'ordre profond de la vie.

Paysanne et veau
Contadina con vitello 1890
Huile sur toile Collection particulière

Ave Maria à la traversée
Ave Maria a trasbordo
1886-1888
Huile sur toile
Giovanni Segantini Foundation, Saint-Moritz, dépôt de la Fondation Otto Fischbacher-Giovanni Segantini.
Réalisée en 1886 à Savognin, cette œuvre est une seconde version d'Ave Maria à la traversée, peinte en 1882 et primée lors de l'Exposition universelle d'Amsterdam de 1883. La composition témoigne de l'un des premiers essais de la technique divisionniste par l'artiste, guidé par son marchand Vittore Grubicy. La scène se situe sur le lac de Pusiano, où une famille de bergers installée dans une barque interrompt sa traversée au crépuscule pour prier. La lumière vibrante et la touche divisionniste traduisent le caractère sacré du quotidien à travers une atmosphère recueillie et silencieuse, intemporelle. Manifeste poétique célébrant l'union de l'homme avec le monde naturel et ani-mal, ce tableau deviendra l'une des œuvres les plus connues de Segantini.
Détail de l'oeuvre précédente

Midi dans les Alpes
Mezzogiorno sulle alpi
1892
Huile sur toile
Ohara Museum of Art, Ohara Art Foundation, Kurashiki
Midi dans les Alpes représente l'un des sommets de la production de Giovanni Segantini à Savognin, avec l'œuvre du même nom provenant de Saint-Moritz. Rassemblées exceptionnellement à l'occasion de cette exposition, ces œuvres témoignent du naturalisme sym-bolique de l'artiste à travers sa maîtrise de la technique divisionniste. Dans un alpage d'été où la lumière éclatante exalte chaque détail des montagnes et des clairières, trône la figure centrale de la composition: Barbara Uffer, dite "Baba". Bergère et modèle favori de l'artiste, cette dernière est entourée de brebis et d'agneaux qui évoquent le thème de la maternité, tandis que son visage, plongé dans l'ombre, suggère une calme dimension de méditation intérieure. Le tableau est acquis à Berne en 1922 par l'entrepreneur japonais Magosaburo Ohara et fait partie des collections du musée qu'il a fondé en 1930 dans la ville de Kurashiki.

Alpages de mai ou Mère affectueuse
Alpe di maggio 1890
Huile sur toile
Rijksmuseum, don de M. et Mme Kessler-Hülsmann, Kapelle op den Bosch

Au Rouet 1893-1894
Fusain

Paysanne assise
Contadina seduta
1893
Fusain sur papier
Kupferstich-Kabinett, Staatliche Kunstsammlungen, Dresde

Vache brune à l'auge
Vacca bruna all'abbeveratoio 1891
Pastel sur papier Szépművészeti Múzeum, Budapest

Le Retour de la forêt
Ritorno dal bosco
1890-1892
Pastel sur papier
Szépművészeti Múzeum, Budapest
Propriété de la Confédération suisse, Office fédéral pour la culture, Berne, dépôt au Musée des Beaux-Arts de Berne

Les Deux Mères
Le due madri
1889
Huile sur toile
Galleria d'Arte Moderna, Milan
Peinte en 1889 à Savognin, Les Deux Mères repré-sente l'une des expressions les plus abouties de la réflexion de Segantini sur la maternité et sur l'harmonie universelle de la nature. Dans une étable éclairée par une seule lanterne, une femme et son enfant font écho à une vache et son veau. Par la lumière qui rappelle l'enseignement du Caravage, et la touche divisionniste profondément symboliste, l'artiste élève cette scène intime au rang d'allégorie universelle de la maternité, célébrant les correspondances sacrées entre l'homme et la nature.

Alpages de mai
Alpe di Maggio 1891
Huile sur toile Collection particulière, Suisse

Sur le balcon
Sul balcone 1892
Huile sur toile Bündner Kunstmuseum Chur, dépôt de la Fondation Gottfried Keller, Office fédéral pour la culture, Berne

Midi dans les Alpes
Mezzogiorno sulle alpi
1891
Huile sur toile
Segantini Museum, Saint-Moritz, dépôt de la Fondation
Otto Fischbacher-Giovanni Segantini, Saint-Gall

INTERMÈDE.
SCÈNES PASTORALES
Segantini reprend souvent des thèmes recherchés par les collectionneurs, qu'il décline des années plus tard sous divers formats et mediums (dessin, pastel ou fusain), comme en témoignent ses scènes pastorales aux ambiances sereines et aux idylles amoureuses.
Loin d'être des copies, ces variations sont des œuvres autonomes, dignes d'être présentées comme les pein-tures. Le dessin, central dans son processus, est un moyen de réflexion et de mémoire, où il interroge et transforme ses motifs, parfois pour conserver l'image d'œuvres vendues, comme L'Ange de la vie, connu sous de nombreuses déclinaisons.
Cette pratique, née au cours de ses années passées en Brianza, révèle une méthode cohérente où répétition rime avec invention, à l'image de ses pastorales.

Pâturages de printemps
Pascoli di primavera 1896
Huile sur toile Pinacoteca di Brera, Milan

L'Heure triste
L'ora mesta
1892
Huile sur toile
Collection particulière
Peinte à Savognin, cette œuvre illustre l'unité entre l'homme et la nature en y adoptant un nouveau point de vue. Une paysanne, assise près du feu, contemple son troupeau et son destin, tandis que la lumière déclinante du soleil enveloppe le paysage. La composition, concentrée sur le premier plan, traduit le caractère cyclique de la vie et la méditation sur le temps, la mort et la renaissance spi-rituelle, en écho au vécu de l'artiste. Il existe deux versions antérieures de ce tableau: l'une d'entre elles a été offerte par Segantini à Vittorio Zippel, homme politique originaire du Trentin. Ce présent témoigne de son soutien à l'artiste dans ses démarches pour l'obtention de la nationalité italienne, qui n'aboutiront malheureusement pas.

Bergerie. Effet de lumière
Contrasto di luce 1887
Huile sur toile Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles

À la bergerie
1892
Huile sur toile
Collection particulière, Suisse, Courtesy Gallery Maspes, Milan
Dans ce tableau, Segantini représente Baba la bergère au repos, après avoir ramené le troupeau. L'étable est identique à celle du grand tableau Les Deux Mères de 1889, réalise trois ans plus tôt. La lumière chaude de la lanterne traduit ici l'atmosphère intime du lieu, mêlant mélancolie et quiétude. Par la technique divisionniste et l'approfondissement de ses recherches sur la couleur-lumière, Segantini transcende le quotidien, transformant l'espace clos en une méditation sur le lien entre l'homme et la nature et sur le repos mérité après le labeur.

Le Retour de la forêt
Ritorno dal bosco
1890
Huile sur toile
Giovanni Segantini Foundation, Saint-Moritz, dépôt de la Fondation Otto Fischbacher-Giovanni Segantini, Saint-Gall
Ce chef-d'œuvre de Giovanni Segantini illustre magistralement son usage de la technique divisionniste. La neige, omniprésente, enveloppe la scène d'un silence et d'une profonde mélancolie où la vie humaine est présentée à son crépuscule, dans ses heures les plus incertaines et les plus solitaires. Ce tableau recouvre une composition antérieure représentant deux alpinistes dévalant une piste enneigée sur un traîneau. En la remplaçant, Segantini affirme son orientation vers un naturalisme symbolique, où la nature devient un espace de méditation sur le mystère de la vie.

Idylle, berger et bergère
Vers 1890
Craie sur papier Kröller-Müller Museum, Otterlo, Pays-Bas

MALOJA.
L'ACCÈS À LA VÉRITÉ

ASCENSION VERS L'ALTITUDE
En 1894, criblé de dettes, Segantini quitte Savognin pour l'Engadine, au col de la Maloja, situé à 1 800 mètres d'altitude. Il s'installe avec sa famille dans le chalet Kuoni, près de Saint-Moritz, station thermale alors déjà réputée.
Artiste sans patrie, ayant perdu sa nationalité, il ne peut guère voyager, mais ses œuvres circulent dans le monde entier grâce aux frères Grubicy. Sa réputation grandit, et sa vie d'<<ours solitaire>> captive la critique et la presse, alimentant le mythe du héros isolé de la civilisation.
À Maloja, Segantini pousse le divisionnisme à son sommet: la couleur-lumière, fragmentée, révèle une dimension spirituelle. Sa produc-tion s'ouvre sur des espaces de plus en plus vastes à l'image de Pâturages alpins mais aussi Pâturages de printemps, hymne à la nature qui renaît.

Idylle
1882-1883
Huile sur toile
Aberdeen City Council
(Aberdeen Archives, Gallery & Museums collections)
Cette œuvre célèbre l'amour juvénile dans un paysage au soleil couchant. Un jeune couple, allongé dans l'herbe, exprime tendresse et intimité, subtilement rendues par le clair-obscur et la lumière déclinante. Ici, l'artiste dépasse l'anecdote pour offrir une scène poétique où nature florissante et sentiments naissants se fondent. La compo-sition est influencée par les scapigliati, groupe de peintres bohémiens italiens qui prônent une peinture moderne, en particulier Tranquillo Cremona et Daniele Ranzoni, qui en font partie. Acheté à Londres en 1927, le tableau a été offert la même année au musée d'Aberdeen en Écosse.

Pâturages alpins 1893
Huile sur toile Kunsthaus Zürich,
Exécuté en plein-air entre 1893 et 1894 à Tussagn puis à Maloja, Pâturages alpins offre une réflexion sur la caducité de la vie à travers un alpage ensoleillé où berger et troupeaux semblent suspendus dans le silence et la quié-tude. La lumière éclatante transforme le paysage en une symphonie de couleurs dans un espace où la spiritualité est omniprésente. Cette œuvre illustre ainsi la maturité de Segantini dans la pratique de la technique divisionniste à travers sa touche filamentaire, caractéristique de sa production en Haute-Engadine

Détail du tableau précédent

Maloja
Paesaggio sul Maloja 1895
Huile sur toile Galleria d'Arte Moderna, Milan

Giovanni Segantini
Les Deux mères
Huile sur toile Bündner Kunstmuseum Chur, Schenkung Dr. Petit-Pierre-Bernhard, Zurich

Paysage de montagne
Paesaggio alpino
1898-1899
Huile sur toile
Aargauer Kunsthaus Aarau und Gottfried Keller-Stiftung, Bundesamt für Kultur, Berne

LE SCHAFBERG. LA MORT AU SOMMET DE L'ART
À l'occasion de l'Exposition universelle de Paris 1900, Segantini prévoit un projet monumental de Panorama de l'Engadine. Abandonné pour des raisons financières, l'artiste remplace ce dernier par un grand triptyque des Alpes représentant La Vie, La Nature et La Mort.
Alors qu'il peint le panneau central sur le Schafberg à 2837 mètres d'altitude, affron-tant des conditions météorologiques difficiles et la fatigue, Segantini est atteint par une péritonite foudroyante. Le 28 septembre, il s'éteint à 41 ans, face à ses montagnes en pro-nonçant: "Voglio vedere le mie montagne" (Je veux voir mes montagnes).
Le triptyque, inachevé mais magistral, est exposé à Paris en 1900, témoignant de sa maîtrise et de sa passion pour la lumière alpine. Les trois dessins préparatoires témoignent ici de l'ampleur des peintures exposées au musée Segantini de Saint-Moritz.

Esquisse pour le pavillon du Panorama de l'Engadine
Fusain, craie noire et crayon Conté sur papier Segantini Museum, Saint-Moritz
La Mort; Étude pour le triptyque des Alpes 1898
Fusain et crayon Conté sur papier monté sur toile Stiftung für Kunst, Kultur und Geschichte, Winterthour
La Nature; étude pour le triptyque des Alpes 1898
Fusain et crayon Conté sur papier monté sur toile Stiftung für Kunst, Kultur und Geschichte, Winterthour
Ce dessin préparatoire pour La Nature, panneau central du triptyque des Alpes, représente le plateau du Schafberg en été, où deux bergers conduisent leurs vaches dans un paysage lumineux de l'Engadine. Le tracé minu-tieux au fusain et au crayon, l'encadrement soigné et les trois lunettes qui ornent la composition témoignent de la virtuosité de l'artiste dans le domaine des arts graphiques. Pour Segantini, La Nature incarne un idéal destiné à révéler la plénitude de l'existence et l'harmonie cosmique entre l'homme et la nature.

Étude pour "La Nature"
Studie per La natura 1898
Fusain et crayon Conté sur papier Collection particulière

Anselm Kiefer
Hommage à Giovanni Segantini
Anselm Kiefer Für Giovanni Segantini Un hommage
L'artiste contemporain de renommée internationale Anselm Kiefer (né en 1945, à Donaueschingen, Allemagne) présente quatre toiles réalisées entre 1988 et 2025.
Hommage à Giovanni Segantini, elles font écho aux dernières paroles prononcées par le peintre symboliste sur son lit de mort:
"Voglio vedere le mie montagne /Je veux revoir mes montagnes".
Inscrits sur la surface picturale de deux tableaux, ces mots résonnent comme une parole toujours naissante. Ils évoquent la nostalgie de Segantini pour les paysages du Trentin et le lien sacré entre l'homme et la nature, rendu tangible par l'art. Chez Segantini comme chez Kiefer, l'usage de l'or participe de cette dimension symbolique attribuée à la peinture.
C'est justement dans le geste même de peindre que Kiefer voit affleurer dans sa mémoire la phrase de Segantini. Après avoir soumis ses toiles à une série d'interventions brûlures au chalumeau, expositions aux intempéries, oxydation par électrolyse -, il reconnaît la formation rocheuse des montagnes <<cristallisée dans le flux de la couleur >>¹. De façon presque fortuite, la matière picturale, ainsi mise à l'épreuve, révèle des paysages telluriques qui confinent au sublime.
Für Giovanni Segantini
Voglio vedere le mie montagne
2010-2025
Émulsion, huile, acrylique, gomme-laque, feuille d'or, sédiment d'électrolyse, craie, fusain et collage de toile sur toile
Collection particulière, courtesy Galleria Lia Rumma, Milan-Naples

On profite de cette exposition pour aller les oeuvres emblématiques de Claude Monet conservées au musée Marmottan

CLAUDE MONET 1840-1926
IMPRESSION, SOLEIL LEVANT
1872
Huile sur toile
Don Eugène et Victorine Donop de Monchy, 1940, Inv
Le 13 novembre 1872, Claude Monet peint depuis la fenêtre de son hôtel au Havre, cette vue du port embrumé. Exposée boulevard des Capucines en 1874 sous le titre Impression, soleil levant, l'œuvre inspire au critique Louis Leroy le terme d'impressionniste et donne son nom au groupe formé par Monet et ses amis. 

CLAUDE MONET 1840-1926
LE TRAIN DANS LA NEIGE. LA LOCOMOTIVE.
1875
Huile sur toile
Don Eugène et Victorine Donop de Monchy, 1940. Inv. 4017

CLAUDE MONET 1840-1926
LE TRAIN DANS LA NEIGE. LA LOCOMOTIVE.
1875
Huile sur toile
Don Eugène et Victorine Donop de Monchy, 1940. Inv. 4017

CLAUDE MONET 1840-1926
EN PROMENADE PRÈS D'ARGENTEUIL 1875
Huile sur toile
Don Nelly Sergeant-Duhem, 1985

CLAUDE MONET 1840-1926
EN PROMENADE PRÈS D'ARGENTEUIL 1875
Huile sur toile
Don Nelly Sergeant-Duhem, 1985

Le legs Michel Monet
Premier fonds mondial d'œuvres de Claude Monet
En 1966, Michel Monet, second fils de Claude Monet et dernier descendan direct du peintre resté sans postérité, institue le musée Marmottan son léga taire universel contribuant à doter l'établissement du premier fonds mondia d'œuvres de l'artiste.
Important par le nombre d'œuvres, ce legs l'est aussi par la variété des sujets représentés qui suivent le parcours de Claude Monet, de ses premiers paysages peints au bord de la Seine, en passant par ses voyages à travers l'Europe, jusqu'aux nymphéas de la fin de sa vie. Il est enfin empreint d'une dimension affective car il consiste en des œuvres intimes, portraits de famille ou toiles impressionnistes de la collection personnelle de Monet, toutes exposées sur les murs de sa maison de Giverny. Plus tard et non loin de là, son fils Michel entretiendra le souvenir de son père dans sa propriété de Sorel-Moussel, ou il s'entoure de certaines de ces créations.
Inaugurée en 1971, cette salle conçue par Jacques Carlu, architecte, membre de l'Académie des beaux-arts et ancien conservateur du musée, est destinée à accueillir cette collection.

CLAUDE MONET 1840-1926
CATHÉDRALE DE ROUEN. EFFETS DE SOLEIL. FIN DE JOURNÉE
1892
Huile sur toile
Legs Michel Monet

CLAUDE MONET 1840-1926 NYMPHÉAS
1903
Huile sur toile
Legs Michel Monet, 1966. Inv. 5163

CLAUDE MONET 1840-1926
LONDRES. LE PARLEMENT. REFLETS SUR LA TAMISE 1905
Huile sur toile
Legs Michel Monet, 1966. Inv. 5007

Le jardin de Monet à Giverny
Au-delà de l'impressionnisme
Emblème d'un groupe auquel il a donné un nom, Impression, soleil levant annonce également, par le jeu des reflets et des variations lumineuses, l'œuvre future de Claude Monet. Le peintre s'installe à Giverny en 1883. Il en devient le propriétaire en 1890 et ne quittera plus dès lors la vallée de la Seine. Plus aisé financièrement, il se consacre pendant vingt ans presque exclusivement à l'aménagement de sa maison et surtout à la conception de son jardin. Cette stabilite nouvelle l'amène à explorer le lieu, à affiner son regard et son étude de la nature en peignant toutes les facettes des plantes et des fleurs qui l'entourent. Progressivement, la figure humaine laisse place aux iris, aux hémérocalles, aux agapanthes et surtout aux nymphéas qui deviennent le thème unique de sa peinture et le jardin d'eau son sujet de prédilection À la fin de sa vie, Monet vit entouré de ses créations, entre son atelier et son jardin. Les œuvres ultimes peintes par Monet et présentées ici proviennent de sa demeure de Giverny et constituent par leur rareté et leur envergure, un ensemble unique au monde.
La salle des Nymphéas

AUGUSTE RENOIR 1841-1919
PORTRAIT DE CLAUDE MONET DIT "CLAUDE MONET LISANT"
1873
Huile sur toile
Legs Michel Monet, 1966. Inv. 5013

CLAUDE MONET 1840-1926
PORTRAIT DE POLY 1886
Huile sur toile
Legs Michel Monet, 1966. Inv. 5023


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